Théâtre Éternel Cosmique Universel

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SYNDICAT NATIONAL DES METTEURS EN SCÈNE — LES ARTISANS DE L’ÉPHÉMÈRE — CYRIL LE GRIX — 2015

Plusieurs, à plusieurs reprises parfois, insiste sur le côté créatif du metteur en scène, un côté qui doit ou même devrait être reconnu. Cela est typique d’une génération. Le combat sur la créativité du metteur en scène, sur son côté auteur est gagné, entériné, acquis. Ce n’est plus la question qui se pose sauf chez les faux amants du théâtre qui prétendent que le texte et l’auteur sont les seuls à avoir droit de citer, et non pas le texte dans ce qu’il « peut » dire mais le texte dans ce qu’il « veut » dire, impliquant que ce texte n’a qu’un sens et ne peut plus jamais être réinventé, réinterprété. Mais c’est là une vision et une pratique totalement à la fois absurde et dépassée.

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Je ne reviendrai que sur quelques idées importantes, ou du moins qui me semblent importantes.

« C’est le texte que je mets en scène, » déclare Daniel Mesguich. Et juste après le montage donne Peter Brook qui dit « Je refuse cette dictature de l’auteur. Les auteurs sont bloqués dans leur vision du monde, à l’exception de quelques-uns comme Shakespeare, Tchekhov et Beckett. » Les deux ne prennent pas le terme de texte et l’essence de l’auteur au même niveau, et cela apparaîtra plus tard quand Daniel Mesguich pourra dire justement que lui metteur en scène veut exprimer tout ce qui est arrivé à un texte de théâtre depuis le moment où il a été écrit par son auteur et le moment où lui, le metteur en scène, le prend à bras le corps pour le produire. Et de développer que le metteur en scène révèle ce que le texte contient de potentiel et non ce que l’on veut bien qu’il veuille dire. Ce débat fondamental est explosé dans ce DVD et on le manque un peu.

La question sur la politique est fort mal abordée avec Strauss et Goebbels, avec Beyrouth et le Liban, avec la Tchécoslovaquie, avec la guerre du Vietnam, avec le siège de Sarajevo, avec le Front National. Et alors le mot magique est lancé dans les airs. Mais cela n’est que la surface de la politique en agitprop et le théâtre a une dimension politique bien plus grande. Le Cid met en scène un duel mortel alors même que Richelieu vient d’interdire le duel en France. Si on réduit le discours politique à ce détail on n’en comprendra jamais tout ce que Le Cid contient de politique, de philosophique, et disons-le clairement aujourd’hui la lutte contre l’Islam serait mise en avant et pourrait totalement perturber cette approche critique en un appel à une croisade contre les envahisseurs de nos ports. Oui, « Nous partîmes cinq cents mais par un prompt renfort, Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port. » Et mettez en face quelque esquif transportant des migrants futurs réfugiés pour la plupart Musulmans en provenance de Lybie ou de Syrie et vous avez une situation impossible. Doit-on bannir Le Cid à cause de ce sens possible ?

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C’est une autre génération, j’ai dit. Pablo Picasso aurait dit que l’art « Ça doit faire penser à … » Mais le drame est dans ce « doit ». Non le théâtre ou l’art ne doit rien faire du tout. Il n’y a ni obligation, ni probabilité, ni devoir moral, ni tout ce que ce « doit » peut porter. L’art et le théâtre nécessairement font penser à quelque chose car les personnages étant vides et n’étant que le réseau de relations qui sont créées sur la scène quand les acteurs entrent en scène, ces personnages et ce réseau de relations ne sont qu’un réceptacle ouvert à et demandeur de ce que les spectateurs vont pouvoir projeter et transférer quand ils sont confrontés à cette réalité virtuelle. Il y a matériellement et non par une quelconque obligation, transfert et projection d’un sens dans la Gestalt proposée par le texte et la mise en scène. Le metteur en scène et les acteurs ne font que proposer une coloration, une profondeur, une perspective que les spectateurs vont remplir de leurs propres mentalismes.

Je trouve que la référence au sacré est déplacée ici. Non le théâtre n’est pas un temple. Non le théâtre n’est pas de l’essence du sacré, encore moins du religieux. Non, ce n’est pas parce que les Grecs l’ont utilisé pour des rites de types religieux que le théâtre est une forme de religion, un substitut de la religion, et qu’une représentation serait une compensation du manque très français et occidental de la messe tous les dimanches matin. Le théâtre est le lieu de la distanciation des spectateurs du réel matériel et une façon de réorienter ce réel matériel dans lequel les spectateurs vont projeter au moins en pointillés une réflexion qui ne peut être que personnelle et individuelle et originale, si le public est suffisamment à même de se laisser aller à un tel exercice de substantification ou de sublimation de ses fantasmes, désirs et inconscients à la demande forte de la Gestalt proposée sur la scène.

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Il y a ici et là quelques pépites mais les questions sont trop personnelles et les réactions sont eurocentrées, occidentocentrées et elles oublient que les peintures rupestres dans le monde entier remontant à 50,000 ans avant notre ère en Europe comme en Indonésie et dans bien d’autres lieux étaient aussi des mises en scène rituelles pour permettre au public dans la lumière fragile de torches de se projeter dans ces peintures et de dynamiser leur vie, leurs projets, leurs migrations, leur constructions d’un avenir d’autant plus lointain qu’ils ne vivaient qu’environ 29 ans. C’est un peu dommage que l’on manque ce débat et qu’on l’enferme dans une vision européanisée post-antiquité grecque et christianisée, tout en jurant leurs grands dieux qu’ils ne font pas référence à Dieu. Bien sûr que non, mis à part que le langage n’a de sens que si on le place dans le contexte de la religion chrétienne. La mise en scène de corps humains, donc d’acteurs est officiellement très difficile dans un contexte musulman. Les marionnettes ou le théâtre d’ombre étaient des substituts du théâtre. Mais c’est du théâtre quand même ! Certes, mais tout est alors différent : voyez l’image de la grotte de Platon…, pour en rester à la culture gréco-latine. Je comprends pourquoi certains auteurs et compositeurs ont ressenti le besoin de s’orienter vers le Théâtre Nô du Japon et les pratiques théâtrales ou opératiques der la Chine, sans parler de beaucoup d’autres cultures des océans Indien et Pacifique. Et je ne dirai rien de l’Afrique et de ses mises en scène de la vie quotidienne et dont les masques célèbres ont inspiré toute une génération d’artistes au début du 20ème siècle, de Pablo Picasso à Guillaume Apollinaire.

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Heureusement que la musique de fin est la Quête de Jacques Brel, qui bien que tirée de L’homme de la Mancha a un ton et une visée universellement cosmiques. Tout théâtre a cette dimension, même si de nombreux publics et artistes ne le savent pas. Permettez-moi de citer ces mots magiques.

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part

Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D’atteindre l’inaccessible étoile

Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu
Parce qu’un malheureux

Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé
Brûle encore, même trop, même mal
Pour atteindre à s’en écarteler
Pour atteindre l’inaccessible étoile.

C’est dire avec quelques mots d’un poète, et de deux auteurs, Joe Darion et Mitchell Leigh, définitivement un fou chantant, combien le théâtre est fondamental dans notre vie au bord du précipice de l’extermination au nom de l’anti-globalisation.

Dr. Jacques COULARDEAU

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Written by

Dr Jacques COULARDEAU, PhD in Germanic Linguistics (University Lille III) and ESP Teaching (University Bordeaux II) has been teaching all types of ESP

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