Sans son passé Bordeaux n’est rien

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SORTIR DU COLONIALISME GIRONDE — GUIDE DU BORDEAUX COLONIAL ET DE LA MÉTROPOLE BORDELAISE — ÉDITIONS SYLLEPSE — 2020

Je ne prétendrai pas que j’ai mal lu ce petit livre et qu’il manque d’ambition. Je pense l’avoir bien lu, et comme les dictionnaires, vous savez ces trucs en forme de livres qui contiennent des séries de machins par ordre alphabétique et avec des définitions plus ou moins longues, c’est un bidule qui vous assène, entrée après entrée, nom après nom, item après item, et idem à chaque fois, l’idée que nous sommes tous, qu’ils sont tous, que tous ceux dont ce livre parle sont tous des colonialistes qui s’ignorent ou parfois se vantent de l’être. L’ennui c’est que ce guide ne mène aucune part puisqu’il n’y a pas de pistes, de chemins, d’itinéraires, brefs de sentiers tortueux dans quelque montagne couverte de forêt vierge, et à Bordeaux on ne fait pas dans la vigne vierge, mais uniquement dans la vigne de cépage noble, même si hybridés américains depuis la fin du 19ème siècle et le phylloxera.

Mais pourtant ce livre est capital parce que justement il est fondamentalement at absolument anachronique, j’entends, je veux dire et je signifie qu’il est ana-voire-anti-chronologique, qu’il regarde tout le présent des plaques des noms de rue comme du passé qui doit être lu à l’aune des “tous capables” de l’illusion de l’enseignement laïque égal et identique pour tous. Dommage ! Je suis Asperger, aussi je n’ai pas droit à quoi que ce soit qui soit moi, mais à la même soupe que le cancre qui la vomit ou le génie qui n’en a rien à cirer. Si on veut passer tout le passé à la moulinette du bien-pensant politiquement correct et éthiquement clean comme un sou neuf d’aujourd’hui, on manque beaucoup de choses et je n’en retiendrai que quelques-unes. Si d’ailleurs on appliquait un principe identique, comme je viens juste de voir dans les huit minutes d’une vidéo sur le règne de la terreur sous Robespierre présenté par des universitaires américains, et si l’on ne jugeait de l’importance historique des hommes et des femmes qui portent l’histoire, qu’ils sont bien incapables de faire, car personne ne fait l’histoire mais tout le monde la porte, si on ne jugeait donc de ces hommes et ces femmes que par le seul critère du nombre de peines de mort qu’ils ont prononcées, tolérées, justifiées, etc., la Révolution Française serait un monstre historique. Et que dire de la Révolution Américaine qui n’a pas pu aller jusqu’au Québec à cause d’une épidémie de variole du côté des troupes de George Washington, qui a réussi à la contenir — mais un peu tard, même s’il vaut mieux tard que jamais — en inoculant la variole des vaches dans ses soldats, ainsi les vaccinant — avant même que le concept ne soit inventé par Pasteur — contre la variole humaine, et sauvant la victoire, mais pas plus loin que le Maine. En même temps les Américains n’ont gagné que pour une seule raison : la variole qui abattit une proportion énorme des Indiens qui étaient tous ou presque alliés aux Français ou aux Anglais. Fautes d’Indiens vivants les Américains gagnèrent et les Anglais perdirent. Je me demande bien ce qu’en penserait Espaces Marx Bordeaux, pour ne pas demander à Marx lui-même ce qu’il a écrit sur ce sujet, s’il a écrit quoi que ce soit sur ce sujet. Les pandémies grandes faiseuses d’histoire, et la peine de mort est bien la pire pandémie de tous les temps. Et les cyniques vous diront qu’en plus elles n’ont rien d’humain car elles ne choisissent- pas leurs victimes, même si parfois elles préfèrent les gens de couleur, les pauvres ou simplement ceux qui cultivent les jardins des autres (voir Candide) qu’ils soient des voisins envahisseurs, des tyrans totalitaires ou des esclaves enchainés à la charrue. Le Président du Brésil est COVID-19-Positif. Sale pandémie qui ne respecte pas hiérarchie sociale et politique qui devrait être l’ordre ultime de la nature.

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Réduire l’histoire à ces aspects purement morbides, et réduire dans le cas qui nous concernent tous ces hommes — et quelques femmes parmi — à leurs seules positions par rapport au racisme, au colonialisme, à l’esclavage ou en même temps au sexisme (uniquement anti-femmes) c’est vraiment voir l’histoire par le petit bout de la lorgnette qui ne lorgne pas bien loin, et en plus une lorgnette pour enfants de cinq ans trouvée dans une boîte de lessive, le bonus du Bonux, ou de céréales trop sucrées et chocolatées.

Bien sûr qu’on ne reproche pas à Platon de vivre du travail de nombreux esclaves, la majorité de la population de sa cité, ni qu’il en possède quelques-uns ou non, mais on ne me sortira pas des lèvres le sourire et soupir ironiques à et de ce fieffé représentant d’une société esclavagiste qui vient me parler de démocratie, et même, Messires, par Socrate interposé, me raconter que même un esclave peut apprendre deux et deux font quatre. Simple, maître, deux pieds et deux mains, cela fait bien quatre extrémités. Parfait, mettez-moi ces quatre choses sur la table que je puisse les compter. « Par Zeus, quelle jolie croupe, laissez-moi en profiter ! » Et quelque auteur de théâtre romain pousserait le réalisme jusqu’à couper ces extrémités et les mettre sur la table : 2 + 2 = 4. Et rajoutez la cinquième extrémité der ce brave petit garçon esclave de naissance et cela fera le Quincunx Maya si célèbre, symbole de vie et de mort, de vie dans la mort et de mort dans la vie. Et de Quincunx en Quinconces il n’y a qu’un pas que je franchis avec mes bottes de sept lieues anachronique, ou ana-voire-anti-chronologique. Soyons sérieux ! On ne peut pas juger des pensées d’un homme, ou d’une femme, uniquement en les moulinant dans notre broyeur moderne. Cela n’est pas post-moderne du tout. Le post-modernisme que j’ai enseigné en anglais à la Sorbonne, entre autres universités, c’est l’absolue vérité qu’il n’y a pas UNE vérité mais qu’il n’y a que des points de vue et que la vision historique seule possible et honnête est de prendre tous les points de vue et de voir si on peut en faire une synthèse, ou si on doit se contenter d’un équilibre de funambule sur son fil sans filet.

Ainsi réduire Broca à « l’aire de Broca impliquée dans la production de la parole » (page 162) c’est d’abord faux aujourd’hui, mais c’est bien ce que Broca pensait en son temps. Aujourd’hui on sait que l’aire de Broca, universellement connue et reconnue dans le monde scientifique, est la zone du cerveau qui coordonne toutes les activités mentales, dont le langage parlé ou écrit, lu ou entendu, mais aussi toutes les activités sensori-motrices d’Homo Sapiens. C’est le développement de cette aire de Broca qui a permis à Homo Erectus ou Homo Ergaster de devenir le coureur longue distance rapide et bipède, le célèbre Homo Sapiens, alors même que pour Homo Neanderthalensis ce ne sera pas possible, partant cependant du même point de départ, Homo Erectus ou Homo Heidelbergensis, départ en Europe il est vrai, alors qu’Homo Sapiens faisait sa mue en Afrique Noire. Et que dire de l’autre grand disparu, Denisovan, qui lui et elle, donc eux ont fait leur mue à partir d’Homo Erectus toujours, mais en Sibérie, en Asie, au Tibet, etc. Et que dire des Indiens d’Amérique venus dont ne sait toujours pas entièrement d’où et qui ont pourtant laissé tellement de choses sur nos tables comme les tomates, le tabac, les citrouilles, les haricots, les pommes-de-terre et le cacao, encore connu sous le nom de chocolat.

Ainsi réduire Montaigne à ce qui en est dit, c’est amusant car la pensée centrale de Montaigne c’est que la vérité de ce côté des Pyrénées de l’autre côte des Pyrénées n’est pas la même, et on devrait dire le tout au plus pluriel, même et surtout sur des questions cruciales. Vous caricaturez Montaigne. Allez donc à Montagne, un peu avant Sainte Foy la Grande et montez dans la tour de Michel de Montaigne, si un huluberlu de la révision historique ne l’a pas abattue (elle était encore là en 1971 quand j’y suis passé avec quelques Américains) et plongez-vous dans la pensée de ces guerres de religions, de ces choix impossibles devant la peste à Bordeaux, du servage féodal qui commence sérieusement à grincer aux entournures, surtout dans les villes dont beaucoup sont devenues franches d’une façon ou d’une autre, d’une charte royale à un concordat papal, et de la maladie de la pierre, et vous comprendrez un peu mieux ce que Montaigne veut dire car lui au moins il sait qu’il ne sait pas grand chose comme il le dit si bien : “Que sais-je?” Et lui reprocher de ne pas condamner la polygamie est une sottise qui n’a pas de nom, surtout de la part des occidentaux européens que sont les auteurs qui pratiquent la polygamie non pas simultanée mais successive avec force divorces, pacs et autres mariages, pour tous bien sûr. La classe moyenne bien pensante envisage son premier mariage en sachant qu’il y en aura au moins un sinon deux de plus. Voyez donc le Sieur Rossi dans la série « Criminal Minds » connue comme « Esprits Criminels » en français.

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Et réduire Montesquieu à pas grand chose en définitive alors qu’il est le premier Européen d’un certain renom en son temps, dont ses titres der noblesse, à mettre en doute la légitimité der l’esclavage et l’assertion par certains que les Noirs n’avaient pas d’âme car ils n’étaient pas des hommes, pas plus d’ailleurs que des femmes, sauf pour la procréation répétée d’enfants vendus à six ans sur le marché des esclaves, et ne méritaient donc ni baptême, ni mariage, ni enterrement, et tout du long ni éducation, ni religion. On pourrait tout autant rire de ce Montesquieu qui chante les louanges de la démocratie de la monarchie constitutionnelle anglaise (sans constitution d’ailleurs) dans laquelle le nombre d’électeurs se comptent en quelques dizaines de milliers. Pas plus, et encore que des hommes de plus de 21 ans. Qu’ils regardent, nos auteurs anonymés, un peu la série « Poldark » et ils auront une image de cette démocratie parlementaire dans les années 1790. Vous avez manqué le coche de La Brède. Dans les années 1950 je partais en vacances à Saint Selve et Saint Morillon avec le coche CITRAM de l’époque. J’avais cinq ou six ans. Nous traversions La Brède. Et quand j’allais au Collège Moderne en 1958–60 je traversais les Quinconces et je passais au pied de Montesquieu et Montaigne, je ne sais plus dans quel ordre. « Utilisez donc Internet pour vérifier, pauvre nigaud ! » Mais cela n’a aucune importance, car pour mois à 13–15 ans c’était la hauteur des piédestaux qui importait. C’est au Lycée Montesquieu que j’ai passé le dernier concours d’entrée en sixième jamais organisé en France en 1956. Et c’est au Lycée Montaigne que j’ai passé bien des choses comme un Concours Général et quelques oraux. J’y ai même eu un maître de stage de formation, en tant qu’agrégé nouveau, comme le Beaujolais, qui ne voulait pas croire du tout à l’apprentissage socio-émotionnel. Pour ce maître du Lycée Montaigne, Boulevard Victor Hugo, moins l’enseignement est émotionnel, plus il est efficace. L’efficacité mesurée à la glace pilée sur les relations humaines entre les apprenants et le maître. Là on touche vraiment à l’esclavage moderne, et malheureusement cela ne craque pas suffisamment vite. Vivement qu’on ait une seconde crise COVID-19 ou plutôt alors COVID-20 pour approfondir le principe fondamental de l’Intelligence Artificielle appliquée à l’autoapprentissage guidé (Guided Self-Learning, en anglais dans mon texte) et que cela fasse sauter cette folie autocratique du maître détenteur du savoir — ce qui est dur avec l’Internet — et donc en position de repli défensif comme détenteur de la BONNE méthode pour trouver, récupérer, analyser et intégrer le VRAI savoir disponible sur l’Internet, et seul el maître sait ce qui est VRAI. Vous connaissez cela. « Prenez ce pain, c’est mon corps, buvez ce vin, c’est mon sang, et purifiez vos mains avec ce fluide alcoolisé, c’est mon Saint Chrême. » Il n’y a pas plus Chrétiens que ces laïques qui se font détenteurs et défenseurs de quelque mérite convoité et jamais vraiment partagé. Il n’y a pas de méritocratie coopérative partagée dans ce monde du savoir politiquement correct : il y a le bien-pensé (par qui donc, dites-moi ?) et à chacun de l’accepter pour être bien-pensant. Vous savez : « Professeur un jour, Professeur toujours ! Mais élève un jour, ça ne dure qu’un temps ! » Heureusement qu’il y a d’ailleurs des vacances cycliques régulières. Comme un lycée est paisible sans élèves !

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Nos auteurs associatifs ne voient-ils pas qu’ils emploient la même méthode que ceux qu’ils critiquent, à savoir qu’il n’y a pour eux qu’une seule aune pour mesurer la valeur des hommes, et très peu de femmes, dont les noms sont sur les rues.

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Et je n’ai trouvé les Chartons et le Quai des Chartrons (qui vont du Cours Xavier Arnozan au Cours du Médoc) qu’une fois. Mais je n’ai probablement pas lu toutes entrées nominales. Et, mon cher frère ou mes chers frères, et dans mon monastère il n’y a pas de père, surtout pas de Saint Père, Dieu merci, là il me manque le vécu réel depuis 1945 car je suis né au troisième étage du 95 quai des Chartrons en 1945, d’une famille qui avait du côté du père des racines ou des attaches juives et qui avait réussi à échapper à Papon en 1944, et je dois dire un des dossiers en constitution que j’ai rencontré au début des années 1960, c’était le dossier Papon que constituaient les survivants ou les parents, ascendants ou descendants, des victimes des trains du dit Papon. On sait la suite. C’est par et chez le conseiller municipal Basile que j’ai eu accès à ces gens de l’ombre qui travaillaient an sous-mains, en clair-obscur, sachant que les archives de l’époque, que ce soit à la Préfecture contrôlée par Papon à l’arrivée des maquis rouges, ou à la Kommandantur au Grand Hôtel de Bordeaux contrôlée par Jacques Chaban Delmas à l’arrivée des mêmes maquis rouges, sachant qu’alors les troupes allemandes étaient déjà à Poitiers, évacuées désarmées et sous accompagnement de combattants de la résistance, après avoir fait sauter leur arsenal sur les côteaux de Cenon, « Un beau feu d’artifice ! » comme disaient ma mère et mon père quand ils en parlaient avec joie. C’était en juin 1944 et je naîtrai en février 1945.

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Heureusement que nous avons l’aire Broca dans le cerveau qui nous permet de coordonner toutes les activités mentales et sensori-motrices, et donc qui nous permet de compter Juin + 9 = Février. Et j’ai vécu pendant tant d’années sur la légende que quand les maquis rouges sont arrivés à Bordeaux, trois jours après que je fus conçu, les archives de la Kommandantur avaient disparu comme une bonne partie de celles de la Préfecture. Mais pendant la guerre les choses sérieuses, comme la collaboration étaient gérées par la Kommandantur. Vous voyez bine que je ne parle pas du Général Jacques Chaban Delmas, mais que le vécu est absent : Jacques Delmas, étudiant boursier avant la guerre, gaulliste quasiment de naissance, du moins dès la première heure, cet homme que j’ai croisé quelques fois, et au moins une fois dans des circonstances qui auraient pu être très scabreuses en 1972 à l’Athénée de Bordeaux, lors d’un meeting sur le référendum pour l’Europe. Il était Premier Ministre à l’époque et sauva ma mise en me serrant la main devant ses « supporters » et me promettant une réponse officielle à mes questions par courrier. La réponse arriva sur le campus Montaigne deux jours plus tard et les appariteurs mirent une demi-journée à me trouver pour me remettre en mains propres la lettre du Premier Ministre. Dommage vraiment, mais il manque cette pulpe de vécu que seuls des Bordelais savent et ont vécue.

Comment retrouver l’odeur et la chaleur de cette petite entreprise des Chartrons où j’ai pu voir un jour un vrai souffleur de verre en train de faire une bouteille de Frontignan pour le vin de Bordeaux. Activité surhumaine d’un géant ou d’un monstre dragonné ou dragonneux qui ainsi commandait au verre en fusion ce qu’il devait devenir. Cela a disparu, mais pourtant la rue Notre Dame est la rue de ce souvenir et la rue du Temple Luthérien dans lequel j’ai assisté à un office de Noël, et je dois dire un seul. Dois-je continuer ? La boutique de bonbons en gros qui avait un ou deux bacs sur le trottoir et où nous, les gamins des écoles, en chapardaient un ou deux, parfois trois chaque fois que nous passions. Puis c’était l’Eglise Saint Louis, gothique et tout, et le Marché des Chartrons rond dans sa grande place carrée. Et un peu plus loin le Cours de la Martinique et son tram de l’époque.

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Le 95 quai des Chartrons fut construite sous Louis XVI. C’était une maison de négriers comme dirait le guide en question. Le rez-de-chaussée, après la guerre, transformé en chais à vin, avait une entrée à gauche par un couloir avec une grille en fer forgé monumentale qui menait aux chais, autrefois le centre de détention des esclaves ramenés d’Afrique avant de partir ensuite sur les Antilles. Ils débarquaient sur le quai à cinquante mètres de la maison, traversait le terre-plein et étaient enfermés dans ce rez-de-chaussée dûment grillé. Aucune sortie, autre que ce passage grillé. Aucune source de lumière (ce qui d’ailleurs est fondamental pour un chais qui ne doit recevoir aucun soleil. Pour les esclaves en détention et en transit cela veut dire aucune lumière naturelle et aucune évasion possible. De mon temps, j’ai connu cette maison comme débouchant sur le Cours Balguerie-Stuttenberg, mais dont l’extrémité sur ce cours était un cinéma populaire très important, le Rialto, et dans les années 70–80 cela devint un supermarché, Leclerc si j’ai bonne mémoire. J’ai vécu toute mon enfance dans cet immeuble, dans ce trafic d’esclaves, ce commerce triangulaire qui n’était plus qu’un négociant en vin (et pour ma communion solennelle et celle de ma sœur, le propriétaire du chais, Monsieur Léglise, nous offrit un carton de six bouteilles du vin de Médoc qu’il produisait dans son « château ») ; puis un négociant en champagne Moët et Chandon, Monsieur Lantat ; et enfin, sainte trinité, une imprimerie, Monsieur Guirles. Tous les jours, deux fois par jour, je desendais les trois étages et remontais les trois étages pour aller à l’école. Le jeudi qui était sans école permettait de voir des balcons de ce troisième étage l’arrivée du paquebot qui venait de Casablanca, du Maroc et repartait deux jours plus tard. Et j’ai ainsi suivi, observé tous les commerces sur ces quais puisque le 95 était à deux rues du Cours de la Martinique et à une rue du Cours du Médoc, et c’est an face de ce Cours du Médoc qu’était l’entrée de la gare maritime, et en 1967 je m’y fis vacciner, avant de partir en Afrique, à Kinshasa exactement, contre la fièvre jaune car c’était le seul endroit où cette vaccination était possible à Bordeaux. Et partir en Afrique en coopération était tout-à-fait normal pour nous les jeunes diplômés, aussi peu que ce soit, de l’université.

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Mais à partir de la rue Barreyre et remontant jusqu’au bassins à flot de Bacalan la communauté algérienne était très importante et les dernières années de la guerre en Algérie furent durement marquées par la lutte du FLN, pas toujours très démocratique, et par la réponse de l’OAS, généralement explosive. Nous n’avions pas de couvre-feu mais nos parents veillaient au grain et nous devions rentrer après l’école par un itinéraire qui évitait les rues difficiles après une certaine heure. Au Collège Moderne, près de la Place de la République, de 1958 à 1960 les cours se terminaient à 18 heures et je rentrais à pied par les Quinconces et ensuite en général par les quais. A l’École Normale de Mérignac de 1960 à 1962 j’allais à pied tous les matins par les quais jusqu’à la Place Jean Jaurès où je prenais le bus M vers 7 heures 15 et je rentrais le soir vers 18 heures 45 à cette même place et je remontais les quais jusqu’au 95 quai des Chartrons. C’étaient les années les plus difficiles. Et en 1962–1963 j’ai donné des cours à une petite fille Pied Noir réfugiée à Bordeaux avec sa famille et logée dans un appartement réquisitionné pour leur hébergement temporaire Cours du Médoc. Nous étions entièrement, absolument plongés dans ces rues et ces quartiers dans l’héritage colonial et dans le rejet de cet héritage, et pourtant en même temps la solidarité avec les Pieds Noirs réfugiés au moment de l’indépendance, était un devoir. Bien sûr que nous savions tout cela, que nous vivions tout cela et que nous vibrions à tout cela. Notre génération était entièrement avec la souffrance de ce monde et Franz Fanon bien avant même qu’il ne soit devenu une personnalité incontournable. J’ai vibré pour le Premier Festival Mondial des Arts Nègres de Léopold Senghor au Sénégal en 1966. Bien sûr que je savais la liaison entre les arts nègres et Apollinaire et Picasso et Blaise Cendrars. Nous vivions ces relations intensément. Ce vécu est absent, comme l’est la conférence que Roger Garaudy donna à Bordeaux sur justement Picasso en 1963 ou 1964. J’étais prépa à l’époque à Camille Jullian justement, lycée originellement de filles, sauf les classes prépas, et où j’aurais mon premier poste d’agrégé d’anglais en 1975–76, un lycée alors mixte, mais dont le nom était porteur d’éducation égale pour les filles. On disait filles et garçons en ce temps-là. Je ne sais pas comment on dirait aujourd’hui, et je n’en ai aucun intérêt.

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Mais le vécu nous manque. C’est à Camille Jullian que j’ai retrouvé un épisode juif important. Deux étudiants dans une classe terminale que j’avais étaient juifs et j’avais cours avec eux le samedi matin. Ils sont venus me voir au premier cours et m’on dit : « Nous sommes juifs. Nous habitons tout près et pouvons venir à pied, mais nous ne pourrons ni ouvrir un livre, ni prendre des notes, ni faire un test, ni utiliser le moindre stylo. Nous autorisez-vous à venir à vos cours en sachant que nous ne répondrons pas non plus à vos questions. » Ils étaient les délégués de la classe. Je n’ai même pas eu un dilemme. Mes racines anciennes et maternellement niées devaient être actives, et de toute façon je rentrais des USA, de Californie où j’avais enseigné la littérature anglaise et ou j’avais mis au programme en 1973 le premier roman de littérature américaine noire, Ralph Ellison, « Invisible Man », (avec quelques protestations des activistes noirs du campus mais le soutien du Président (Chancelier) du campus (University of California Davis). J’avais été pendant deux ans membre du comité international de soutien à Angela Davis, et j’eux l’occasion de l’écouter et de la voir sur le campus quand elle vint pour un meeting politique. J’ai même réussi à obtenir le privilège d’assister à la réunion privée qu’elle eut avec les activistes noirs du campus : j’étais le seul blanc et j’avais la consigne d’écouter, de regarder mais de ne rien dire. Je n’ai pas craché dans la soupe at j’ai écouté. Et quand elle vint à l’Université de Paris III il y a déjà quelques années et qu’elle déclara dans son meeting public que l’interdiction du voile pour les femmes musulmanes en France étaient une atteinte à leur liberté, je ne pouvais qu’être d’accord. Ce que ce livre ne voit pas c’est que notre vécu et nos positions présentes ne sont pas le résultat de choix idéologiques quels qu’ils soient, mais le résultat d’un vécu et que les noms des rues font partie de ce vécu. La Place Paul Doumer au bout du cours Portal était pour moi dans les années 1950 la place des marronniers et nous ramassions tous les matins les fleurs tombées et nous les mangions car elles étaient finement sucrées. C’était aussi l’un des lieux, le bassin central, des bizutages de Santé Navale qui était, ou qui avait une succursale, à deux blocs de là, et nous fûmes tous choqués quand une année un bizuth fut peint de la tête au pied avec une peinture non soluble dans l’eau et qu’il en mourut. C’est cela notre vécu. Et ce guide est glacé, froid, malheureux. En cours moyen deuxième année l’instituteur nous faisait faire une vaste carte de France et une autre de Bordeaux et nous les remplissions progressivement avec des symboles de productions ou d’activités et il nous emmenait aux archives départementales le jeudi après-midi et c’est ainsi que j’ai découvert un jour que le Jardin Public avait été acheté par l’intendant Tourny à une veuve dont j’ai oublié le nom et qui avait là un simple vignoble. Je traversais le Jardin Public plutôt deux fois qu’une par semaine, et j’admirais les grilles en fer forgé d’époque qui manquaient cependant de dorure et de peinture. Cela vint plus tard.

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Vous voyez pourquoi je suis frustré par ce guide. Il donne de Bordeaux une image unilatéralement orientée et si glacée qu’elle m’en fait frémir le dos et que ma double scoliose à rotation inversée des vertèbres, la même scoliose que Richard III, oui, lui, me titille de tiraillements qui n’ont rien de tirailleurs sénégalais. Quand je fus sur le point de partir en Afrique la femme de mon vendeur de journaux et papeterie me dit : « Surtout ne revenez pas Jacques, avec une négresse, car c’est triste de vivre toute sa vie avec un sace de charbon ! » Oui ce vécu comptait aussi de tels moments de racisme quotidien. Nous nous réfugions alors dans les bibliothèques, les cinémas (j’ai donné des cours particuliers à partir de l’âge de 15 ans et je faisais bon an mal an presque un SMIG(aranti), le salaire de mon père, qui était en 1960 aux alentours de 125 francs nouveaux. Mes cours particuliers étaient payés 5 francs de l’heure, et je faisais assez régulièrement une vingtaine d’heures par mois, quatre ou cinq, parfois six heures par semaine. Ce vécu est vraiment ce que les noms des rues nous rappellent et pas si ces noms sont ceux de racistes, colonialistes, négriers, esclavagistes, sexistes ou je ne sais quoi encore. Et nous pourrions parler des chevaux de la Place des Quinconces qui étaient considérés comme perdus corps et âmes et fondus par les Allemands pendant la guerre. Et pourtant ils sont revenus. La bourgeoisie du bouchon collabora avec les Allemands, mais d’un autre côté, et probablement les mêmes, sauvèrent quelques trésors de la ville. Ils étaient des négociants coloniaux aussi et pourtant… Mon père eut une proposition de partir au Maroc pour gérer une exploitation forestière. Cela aurait été une énorme promotion financière, et cela eût été normal car son propre frère a fait toute une carrière comme gendarme au Gabon. Il refusa et je ne sais pas les détails de la décision qui resta totalement secrète dans ses motivations, sur lesquelles on ne peut que spéculer, ce qui n’aurait aucune valeur.

Il y aurait tellement à dire de plus. J’ai beaucoup écrit sur ce vécu ancien et publié et sur ces rues, places et cours, sans oublier les quais. Un roman en français en feuilleton dans un journal du Nord (Lille), et les deux petits poèmes nègres de Blaise Cendrars intégrés dans mon texte furent censurés car jugés obscènes par une Madeleine dont j’ai oublié le nom, et ce en 1983 ou 1984. Mais aussi beaucoup en anglais et récemment. Tout cela se trouve chez Kindle, Amazon. Mon préféré est An Untellable Story, A Dramatic Confession: The Nineteen Stations of Saraphic Love (English Edition) de James CRITTLE, Jacques COULARDEAU, et al. | Vendu par Amazon Media EU SARL | 13 mars 2015. C’est déjà si loin.

Voilà ce que je voulais dire. Enfin un peu de ce que je voulais dire. Bonne route mais essayez de vous déconfiner de votre confinement anti-esclavagiste.

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Dr. Jacques COULARDEAU

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Written by

Dr Jacques COULARDEAU, PhD in Germanic Linguistics (University Lille III) and ESP Teaching (University Bordeaux II) has been teaching all types of ESP

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