Image for post
Image for post

CYRANO DE BERGERAC — FRANÇOISE GOMEZ — LA MORT D’AGRIPPINE — 2019

La pièce est dans le contexte théâtral triomphant de son temps et qui est ponctué par les pièces suivantes : 1635 La Mort de César de Scudéry, 1637 Le Cid de Corneille, 1642 Cinna de Corneille, 1644 La Mort de Sénèque de Tristan Lhermitte. La Mort d’Agrippine est datée de 1647 pour l’écriture et 1653 pour la première. L’installation du pouvoir royal central et bientôt absolu entraine des réactions et des résistances multiples qui vont se réaliser dans la Fronde des aristocrates et continue à diviser la société au niveau religieux entre Chrétiens catholiques et Chrétiens protestants. C’est une période troublée mais dans laquelle l’émergence d’un pouvoir royal fort et centralisé dessine un avenir encore incertain. Cyrano de Bergerac d’emblée prend une position radicale de rejet de tout ce que l’organisation politique d’une société peut représenter. Il est de toute évidence un anarchiste avant le terme, un nihiliste même, et cette pièce est la traduction dramatique et tragique de ce refus de l’ordre établi, non pas au nom d’un ordre qui pourrait être propre et honnête, mais parce que l’ordre établi est toujours immoral et inacceptable par principe.

Image for post
Image for post

Sans revenir ici sur les quatre personnages principaux, Tibère, Agrippine, Séjanus et Livilla, cette société dominante est marquée par une consanguinité absolument morbide. Ils sont tous pères ou mères des autres, fils ou filles des autres, cousins de tout le monde, oncles ou tantes de tous les autres, neveux ou nièces de tous les autres. Il est même insinué que l’inceste n’est pas une impossibilité. Tout ce qui descend d’Auguste et tourne autour de Tibère est consanguin à un niveau presque égyptien, pharaonique. Et cette consanguinité semble aller de pair avec la con-criminalité de tous à l’égard et l’encontre de tous les autres. Ils veulent tous tuer les autres par vengeance ou par soif du pouvoir, et en plus le passé récent ou plus lointain est fondé sur la même criminalité consanguine et familiale. Il semble que tuer les autres dans cette famille fasse partie des jeux de société pratiqués par tous. Et en fait la seule dont la mort est annoncée dans le titre survivra au dénouement, mais pas pour très longtemps. Tous les termes les plus odieux s’appliquent : patricide, parricide, matricide, infanticide et quand tous les membres d’une famille sont exécutés on peut penser que l’on a un génocide familial, un familiocide. Et le langage est d’une brutalité à toute épreuve. « Qu’on égorge les siens, hormis Caligula ! » ordonne Tibère concernant Agrippine et deux enfants seulement survivront : Caligula justement et l’autre Agrippine, la future mère de Néron. Et c’est le dernier vers éclaté de la pièce qui sonne comme un glas et vous gèle le dos d’un frisson d’effroi : « Sont-ils morts l’un et l’autre ? Ils sont morts. C’est assez. » Et bien tassé oserai-je dire.

La vision de l’Empire romain après Auguste est donc une vision apocalyptique mais à travers les yeux de la Bête et du Dragon. Accrochez-vous bien au siège pour ne pas tomber dans ce maelstrom de sang et de chair et autres excipients humains.

Image for post
Image for post

Je voudrais revenir sur l’athéisme asserté comme incontournable de Séjanus et identifié comme étant une matérialisation de l’athéisme de Cyrano de Bergerac. Il y a un peu tricherie sur la marchandise. L’athée affirme la non-existence de Dieu, ce qui d’ailleurs est absurde car affirmer que Dieu n’existe pas, ou que Dieu est mort, c’est affirmer que au moins que le concept de Dieu existe, et comme Dieu n’est qu’un concept, l’athée en définitive à la fois perd son temps et se trompe de cible : pour lui Dieu se doit d’exister suffisamment pour qu’il puisse en nier l’existence. Séjanus n’est pas athée et n’asserte d’ailleurs pas la non-existence de Dieu. Il asserte quelque chose de bien plus complexe, la non émergence de l’homme comme espèce pensante. La vie n’est qu’un épisode existentiel et circonstanciel entre le rien d’avant la naissance et le rien d’après la mort. La vie n’est que la conséquence accidentelle de la naissance et n’est que ce qui mène inéluctablement à la mort qui est un retour au rien du départ. En un mot la vie est fatale, mortelle diront certains.

L’homme n’est qu’une amibe qui sort de son kyste où elle n’était rien et qui sera avalée et détruite par un protozoaire plus grand et l’amibe retournera ainsi à son rien.

La vie n’est qu’un accident de parcours du rien vers le rien, du rien vers lui-même, du rien sur lui-même dans un univers qui n’est rien du tout de toute façon. C’est une vision idéaliste absolue que seuls les anarchistes de la pensée peuvent développer, alors même que développer cet anarchisme en pensée prouve que le rien dont nous parlons est un peu plus que rien du tout. Agrippine d’ailleurs se moque de Séjanus dans ses assertions à l’emporte-vie, pièce à pièce, en gros comme en détail. « Et si vous en doutez, venez me voir mourir. » Mais justement ce spectacle de sa mort prouve son existence et donc qu’après sa mort il retourne en premier lieu à la matière et en deuxième lieu à la mémoire, et la preuve qu’il n’est pas retourné à ce rien dont il parle c’est que Cyrano de Bergerac en a fait une pièce de théâtre sur la base de bien d’autres témoignages anciens, et que cette pièce donne vie à ce personnage chaque fois qu’elle est jouée. Le personnage n’a pas de matière intérieure, c’est un spectre, nous dirait Daniel Mesguich avec raison, mais il entretient des relations avec les autres personnages et avec les acteurs, le metteur en scène et les spectateurs qui font de lui une entité aussi importante que le Roi, la Reine, et toutes les autres pièces d’un jeu d’échec.

Image for post
Image for post

Mais ce que cette rhétorique facile oublie c’est que la naissance est le résultat de la rencontre de deux minuscules entités qui s’autofertilisent réciproquement. En d’autres termes la naissance ne pourrait pas avoir lieu si l’espèce humaine n’existait pas. Nous ne venons pas de rien, raison de plus si nous considérons cette espèce humaine. Jamais Séjanus ne pose cette dimension et donc son rien n’a pas de sens avant la naissance. Après la mort le rien n’est pas non plus vrai car nous revenons alors à la poussière, à la quasi-inerte terre dans laquelle nous sommes enterrés ou sur laquelle nous sommes dispersés sous forme de cendres. C’est effectivement ce qui manque à Cyrano de Bergerac dans ses écrits. Il est si enfermé dans sa vision individualiste de la vie qu’il oublie que nous ne sommes rien en dehors de l’espèce qui nous porte de la naissance à la mort. Séjanus est donc un simple individu enfermé dans sa vision ombilicale de sa propre identité individuelle et il développe un stoïcisme d’un type nouveau, un stoïcisme de la négation de l’espèce humaine et de la société. Quand il sera exécuté — par le supplice de la pierre — il ne contrôlera en rien sa mort et si on vient le voir mourir, ce n’est pas lui qu’on viendra voir mais on viendra contempler la mort, j’ai bien dit la mort comme un processus, une procédure de finalisation plus que de fin d’une vie devenue une entité à détruire. Ce n’est pas la mort du condamné qui est mise en scène. C’est la mort tout-court. La victime n’est qu’un accessoire nécessaire mais en rien ni le sujet ni l’objet du spectacle. « Et si vous en doutez, venez mater la mort ! » Si vous pouvez jamais mater cette sauvage.

On est donc bien au-delà de l’athéisme. On est avant même que la moindre pensée aussi peu pensante soit-elle soit capable d’imaginer autre chose que la jouissance animale et charnelle de l’existence non-pensante, non pensée, purement instinctuelle et instinctive et dont la seule destination non visée, non conçue est la mort. La vie est véritablement mortelle, tout autant que morbide et mortifère, et pourquoi pas mortuaire.

Image for post
Image for post

Mais je voudrais revenir maintenant sur une assertion de Daniel Mesguich que « la tragédie c’est le vers. » Cela est capital parce qu’extraordinairement signifiant, au sens le plus pur, linguistiquement parlant. Le vers est nécessairement une prose renvoyée à la langue pensante pour mise en forme spécifique. Le vers est une langue rituelle aussi ancienne que les rites humains émergeant il y a 300,000 ans avec les rites funéraires marqués d’ocre et autres objets funéraires comme de la nourriture pour le voyage et des objets personnels. Ces civilisations anciennes pouvaient enterrer leurs morts en position fœtale pour signifier le retour à l’état antérieur à la naissance, mais il n’était pas rare dans certaines civilisations que l’on sacrifie — où même que certains SE sacrifient — un enfant, un animal ou même un adulte, comme par exemple les femmes du mort, sur le bûcher de la crémation ou dans la tombe du mort. Ces rites étaient accompagnés de langage, un langage formel, rituel, formalisé en des formules et des expressions souvent figées dans des états anciens de la langue. Le vers est une langue rituelle théâtrale comme l’oraison funèbre ou le Requiem sont des langues rituelles funéraires. C’est la langue du Rsi indo-européen, celui que certains appellent un « voyant ». Daniel Dubuisson en parle dans « Le roi indo-européen et la synthèse des trois fonctions » en ces termes :

« Ainsi, le cortège qui entourera le char du vieux roi sera composé de trois éléments distincts : — les trésors royaux portés par leurs gardiens. — l’armée en ses quatre corps (éléphants, chars, cavalerie et infanterie). — un groupe particulièrement prestigieux de personnages : rsi, ascètes, brahmanes qui représentent en quelque sorte la quintessence du premier niveau social. »

Et ce Rsi devient avec Karine Galaud dans sa thèse doctorale « Langues indo-européennes d’Europe et d’Asie : Recherches traductologiques à partir du texte sanskrit de la Bhagavad Gîtâ » :

« Lorsqu’il naît, l’hindou a trois types de débiteurs :

- les Rsi, les voyants primordiaux qu’il rembourse en apprenant le Veda ;

- les dieux, qu’il rembourse en sacrifices ;

- ses ancêtres, qu’il rembourse en procréant un fils habilité à accomplir les rites avec les Mânes. »

Dans ce cas qui est notre ancêtre culturel lointain la langue rituelle est le sanskrit des Vedas, une langue que plus personne ne parle et qui donne accès aux dieux, aux divinités et aux pouvoirs linguistiques et rituels de communication et d’échange avec le monde au-delà de la réalité visible, le monde que certains appellent des esprits.

Image for post
Image for post

Le vers est l’héritier des versets bibliques — ou coraniques — ou brahmaniques — ou bouddhistes — et à ce/ces titres il est une incantation au surnaturel, au spirituel, à l’âme diront certains, à l’esprit diront d’autres, au mental diront une troisième congrégation. Cette langue rituelle ou formellement figée est en fait un outil mnémotechnique qui permet la transmission sans altération d’un savoir quel qu’il soit aux générations suivantes. C’est le griot africain, c’est le « medicine man » amérindien (le bien mal nommé, ce dépositaire de la mémoire de la tribu, des rites et de la langue rituelle), les « shamans » selon un autre terme aussi partiellement faux. Refusons les mots français péjoratifs sinon racistes de sorciers ou guérisseurs.

Le vers est l’héritier de cette très longue pratique culturelle. Cette langue rituelle est une méta- ou supra-langue est tout à la fois un outil mnémotechnique pour le griot ou le Rsi et le code mystérieux qui ouvre la porte de l’imaginaire, du sacré, du sacrificiel, de la religion mais aussi de la science et du savoir. La Mort d’Agrippine transcende cette dimension pour non pas atteindre un niveau supérieur de savoir existentiel mais pour régresser à un niveau méta-primitif de la vie animale de l’homme dont la seule trajectoire, certainement pas la visée, l’objectif ou le but car l’individu ne contrôle rien, est la mort, c’est-à-dire tuer, mourir, faire mourir et faire tuer.

Il n’est de vers que le commerce avec la mort. Il n’est de vers que l’immersion et la noyade dans la mort. Il n’est de vers que la mort rituelle, sacrificielle de l’assassinat, de l’exécution publique, de la torture pour que mort s’ensuive. Il n’est de vers que la jouissance de la mort, l’enfermement dans l’extase mortelle, tant pour la victime que pour les spectateurs souvent forcés tout autant que friands de telles distractions de la peine quotidienne. Le vers c’est la mort de la prose et donc du discours, au seul profit d’une métalangue frigorifiante, frigide-et-horrifiante. Et c’est cette métalangue dont le vers constitue la limite, la porte cochère, la frontière, la transition, le poste de contrôle, qui permet d’atteindre cet au-delà inconnu, et c’est un acte terroriste contre le discours, la pensée, la communication, l’échange qu’il explose en une seule charge de plastique qui doit laisser le spectateur à la fois désemparé et inspiré.

Le vers est l’outil du troc débilitant de MA mort contre TA mort, SA mort, VOS et LEURS morts. Le vers est un jeu de dominos dressés à la scène. Quand le premier hémistiche tombe à sa césure, tous les autres hémistiches tombent les uns après les autres sans la moindre rémission et dans la plus pure indifférence de chacun d’eux qui se contente de jouir de sa chute. Mais à quoi donc servent les chevilles si nombreuses dans les vers cyraniens ?

Image for post
Image for post

D’innombrables chevilles cassent dans les vers où elles interviennent le rythme, le tempo, l’équilibre du vers tout entier et le fait bancal, bossu, roter, péter même d’une senteur d’alcôve linguistique comme si derrière le vers il y avait une autre langue, comme si derrière la mort il y avait une autre vie, comme si le vers mentait tout à coup et comme si avant et après la cheville et le vers qu’elle défigure il y avait un quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue, bien avant que Bossuet ne le dise pour les grands de ce monde qu’il ensevelissait à Saint Denis. Pour Bossuet la mort ramenait le mort à l’état primal (la mort est un traumatisme vital) d’un monde divin où la langue n’existe pas encore ou n’existe plus. Pour Cyrano de Bergerac la cheville dans ses vers ramène sa langue rituelle à une barbarie discursive primitive et en plus primaire. La jouissance de la douleur, de la souffrance, de la torture et de leur spectacle pour qui les inflige ou simplement les contemple.

Image for post
Image for post

Mais il y a ainsi un quelque chose qui fait que Cyrano de Bergerac lui-même est un menteur fieffé, ou du moins Séjanus l’est sans vergogne car après tout dans cet Empire romain, dans cette Rome et dans ce théâtre les personnages ne sont que des menteurs creux.

La cheville dans ces vers est la preuve de l’existence — non de Dieu, Dieu merci — mais de la vie biologique qui sans cesse meurt pour renaître. C’est l’envers renversé et renversant du Bouddhisme pour lequel on ne nait sans cesse que pour mourir, comme le Bouddha nous le dit avec sa « dukkha » célèbre, mal traduite par « souffrance ». Pour Cyrano de Bergerac il faut mourir pour pouvoir naître ou renaître. La cheville dans un vers permet au vers suivant d’être l’entité pure qu’un alexandrin bien né doit être. La mort de la vie est la cheville du vers, le charançon des haricots, le cusson des vieux meubles classiques, le capricorne des vieilles charpentes vermoulues.

Faire, défaire et refaire, c’est toujours travailler.

Dépérir, périr ou mourir, C’est toujours partir les pieds devant pour revenir comme un patrimoine moral qui hantera les héritiers et les descendants dans et au-delà de leurs miasmes existentiels.

Laissez-vous entrainer dans cette aventure déstructurante, déconstructive avant l’heure de Jacques Derrida de cette tragédie qui en définitive n’est que le simulacre de quelque drame réel qui n’existe que dans vos propres êtres mentaux.

Dr. Jacques COULARDEAU

Image for post
Image for post

Written by

Dr Jacques COULARDEAU, PhD in Germanic Linguistics (University Lille III) and ESP Teaching (University Bordeaux II) has been teaching all types of ESP

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store