Juif Algérien Français, Daniel Mesguich

Image for post
Image for post

DANIEL MESGUICH — VIE D’ARTISTE — ENTRETIENS AVEC JOCELYNE SAUVARD — 2012

Ce livre cependant est une mine de réflexion et de pensée quand Daniel Mesguich est guidé vers l’essentiel ou quand il pousse de côté la question qui ne l’intéresse pas et répond à la question non posée qu’il voit derrière la surface du questionnement. Il y a chez Daniel Mesguich le refus de l’arrogance et la culture de l’affabilité comme habillage nécessaire du discours. En d’autres termes il a choisi un rôle avenant tout en respectant sa vérité. Il ne tente jamais de déconstruire l’interviewer, l’intervieweuse comme on doit dire aujourd’hui. Dommage car déconstruire c’est découvrir, montrer, démontrer, et toujours éblouir, ce qui peut impliquer un éblouissement causant une cécité temporaire. Masi quel plaisir dans cet éblouissement. Daniel Mesguich reste toujours dans les clous du respect dû au journaliste, malgré quelques remarques acerbes contre les critiques page 263 : « Les critiques se donnent trop en spectacle eux-mêmes. Ils sont trop négatifs. Ils se croient ‘’au-dessus’’, et ne le sont pas. Ils écrivent trop vite, trop mal. De temps à autre, un journaliste dit des choses belles, judicieuses, intelligentes. Il reste l’exception. Tous les autres ne jouent plus qu’au jeu du ‘’j’aime, je n’aime pas’’, et c’est tout… Ils s’aveuglent et croient que c’est leur avis personnel qui importe, les pauvres… » Imaginez l’accent Pied Noir ou Marseillais sur ce « les pôôôvreux !!!! »

Je vais cependant reprendre quelques-unes des remarques de Daniel Mesguich qui font écho ou amplifient ce qu’il a dit ou écrit dans d’autres livres ou circonstances.

Page 21 il dit : « Je n’ai jamais réussi à me situer dans le temps — ni dans l’espace d’ailleurs. » Sans aller plus loin dans cette remarque qui pose un certain degré d’aspatialité et d’atemporalité, c’est une remarque forte sans probablement que Daniel Mesguich le sache. Ces « qualités » ou « caractéristiques » sont la marque d’une latéralisation psychique imparfaite, en fait incomplète. Cela mériterait qu’on pioche, si Daniel Mesguich acceptait de jouer le jeu. Mais page 35 il va un peu plus loin, quand il rapporte une parole de lui enfant : « Oh ! là là, maman, il y a beaucoup de choses dans le ciel : le Père Noël, les morts, des hirondelles, Dieu et des hélicoptères. » Cela reflète comme un miroir l’environnement de Daniel Mesguich à Alger quand il a cinq ou six ans, et dans cet environnement la juiveté de sa famille, le langage juif de son père, et bien sûr la guerre déjà commencée depuis 1954, depuis trois ou quatre ans. On est après 1956 et l’élection de Guy Mollet qui fait alliance avec Chaban Delmas, refusant de concrétiser la majorité de 60% pour la gauche, refusant de s’allier aux communistes indépendantistes en Algérie, envoyant le contingent à la guerre et dans ce contingent il y a le jeune député poujadiste Le Pen qui fera « carrière » à Alger. Tout cela est contenu dans ces hélicoptères, en même temps que tout le reste semble anodin et l’est car, comme l’indique Daniel Mesguich, il vit dans les quartiers entièrement européanisés d’Alger et ne voit donc des Arabes que les serviteurs, les bonnes, et autres employés ancillaires dans les rues et quelques services publics. Il ne va bien sûr pas à la casbah car « c’est dangereux », comme il le dit une paire de fois.

Mais cela fait de Daniel Mesguich un multiculturaliste multinational ou multiethnique : « les Juifs d’Algérie, souvent, étaient ‘’algériens’’ bien avant même la conquête du pays par les Arabes (pour certains depuis sept cents ans avant J.C. !) … Juifs berbérisés, ou peut-être Berbères judaïsés … Adolphe Crémieux, le 24 octobre 1870 … les Juifs ‘’indigènes’’ d’Algérie … pouvaient, s’ils le voulaient, devenir des citoyens français … des Juifs français d’Algérie, des Français d’Algérie juifs ou des Algériens juifs français… » (page 42–45) C’est dans cette mosaïque ethnique, religieuse, nationale, géographique, historique, sa mère étant originaire des migrations très anciennes et son père étant arrivé chassé d’Espagne par les rois et reines espagnoles catholiques que l’on sait, avant Christophe Colomb et ses voyages en Amérique. C’est dans ce terreau que l’atemporalité et l’aspatialité de Daniel Mesguich s’est développée en même temps que son génie naturel d’acteur, d’imitateur, de joueur de scène, et bien sûr de metteur en scène puisqu’il n’a jamais vécu en Algérie que dans un décor historique, géographique et social pour le moins multiple et changeant. Il a dû bien sûr connaître l’antisémitisme en Algérie et en France, mais plus encore il a tellement de couches de personnalité qu’il en devient une vision diabolique de l’« autre » et qu’il a appris très tôt à assumer cet « autre » et à jouer avec. Il sera alors de plain-pied avec Jacques Lacan et ses « autre » et « Autre ». Un questionnement manqué dans ce livre. Jacques Lacan est un déconstructeur important de l’individualité du sujet humain. Mais c’est là une autre histoire. Voir plus loin.

Cela justifie « l’état d’alerte permanente » (page 54) et la remarque incidente sur l’amour de ses parents qui a réussi chez son père comme chez sa mère à le libérer de ce qu’il appelle « son amour fusionnel » (page 58) pour ses deux parents. Une exploration parallèle d’Albert Einstein aurait révélé que Daniel Mesguich a une personnalité que certains diront Asperger, mais je dirais, par prudence, possédant des particularités de type Asperger ou autiste savant. Bienvenue au club et bonjours Bill Gates, Zuckerberg, et bien d’autres. C’est une forme d’intelligence hyperdéveloppée qui permet des visions « transcendantes ». (page 265) On pourrait alors démultiplier les citations qui vont dans ce sens. Ce sont des chapitres complets. Par example, page 71, il parle des militants qu’il rencontre à l’AGEM et les décrit comme « de gauche… un fond populiste et ‘’poujadiste’’ [le mot a un sens fort pour Mesguich bien sûr : voyez Le Pen et l’Algérie] courait sous presque tous leurs propos. » Et cela fait qu’il joue le caméléon politique : « je me faisais communiste, anarchiste, guevariste, trotskiste, léniniste, maoïste, conseilliste, situationniste… » (page 74) et la liste est ouverte.

Dans le champ de la culture il fait le même assemblage de personnes différentes. Je ne donnerai qu’un exemple réduit en nombre. « avec Tristan Tzara, Alphonse Allais, Henri Michaux… » dans la journée au lycée avec son groupe, le Mesarkhacazoufigiocarfelomet’s Band, et « le soir, la très sérieuse Agem, avec Trotski, Bakounine, Mao et les autres. » Remarquez le nom de son groupe lycéen en forme de boîte d’allumettes ou de boîte de petits pois renversées sur la table (Sartre dit quelque chose sur une boîte de petit pois versée sur une table qui roulent dans tous les sens, sans structure, sans pattern, sans Gestalt). L’Agem, Association Générale des Etudiants de Marseille (j’ai connu l’AGEB à Bordeaux à la même époque) est elle aussi une compilation acronyme. Pensez à nouveau à son ciel de cinq ans.

L’intérêt est la structure ternaire de ces énumérations, trois le jour et trois le soir. Et pourtant il s’engouffre dans une présentation binariste juste après comme pour résumer ce monde. « J’avais vécu dans un monde dont les idées n’étaient que bon sens et acceptation (dans mon adolescence on disait : ‘’idéologie dominante’’ et ‘’aliénation’’) ». (page 84) et puis plus loin « Je décelais confusément parmi toute cette intelligence quelque chose comme de la bêtise ; parmi toute cette lucidité, comme un véritable aveuglement. » (page 86) Mais ce mode binaire n’est pas la pensée la plus profonde de Daniel Mesguich. Ce binarisme est en fait le déguisement, la surface visible d’une troisième dimension (il suffit d’ajouter sa famille pour avoir une triade existentielle et environnementale) : « Je reconnaissais bien, pour l’avoir si souvent rencontrée à Alger (bien qu’elle fût, ici, très édulcorée), la Haine… » (page 86) Et il continue immédiatement après en un autre triptyque : « Et je voyais les ‘’chefs’’ (1) accepter, (2) faire semblant de ne pas voir, (3) englués qu’ils étaient dans leur désir de rester chefs, (1) cette bêtise, (2) cette vulgarité, (3) cette haine, chez ceux qui les suivaient. Et ces ‘’suivistes’’, je les voyais, (1) sous leur masque d’arrogance, (2) terrifiés à l’idée de sortir de l’orthodoxie, et (3) évoluer sur la scène de la plus pitoyable castration. » (page 86–87) Les chefs et la première triade, les suivistes et les deuxième et troisième triades. L’arrivisme carriériste du désir de rester chef, la simple haine de tout ce qui est en travers de leur (les suivistes) route et le couperet existentiel fondamental de la castration pour ces mêmes suivistes. Ici Daniel Mesguich atteint un sommet qu’il faudrait analyser dans les mouvements sociaux par exemple, mais aussi dans toutes les bureaucraties qui travaillent à la méritocratie pour entrer (satisfaire ceux qui sont en position de chefs dans la bureaucratie visée) et ensuite la médiocratie, le principe de Peter, monter jusqu’à son niveau d’incompétence et y rester, castré de toute valeur mais empaquetés dans une toge d’autorité, entendons de pouvoir bureaucratique et certainement pas mental. Vous avez là tout Hamlet, toute la logique dramatique, comique comme tragique de Shakespeare. Je pense même que Daniel Mesguich dirait de toute œuvre dramatique. C’est le théâtre à l’état pur, ici dans la vie existentielle d’un adulte revenu avec l’âge à et de sa folie adolescente, et le théâtre est dans ce schéma ternaire, et même triplement ternaire, et même le tout puissance trois.

Image for post
Image for post

Daniel Mesguich peut alors conclure : « Un certain ‘’fascisme’’ premier, enfoui, archaïque court autant sous certains discours d’extrême gauche que sous les discours clairement fascistes. » (page 87–88) Et il redistribue ce ternarisme sur un binarisme de façade, sans voir peut-être que c’est le fonctionnement naturel de toute société qui s’ossifie dans un ordre établi, dans un ordre acquis, dans un ordre irréversible. Et on pense à tous les mouvements sociaux de notre monde démocratique qui ne sont que des répétitions générales d’un modèle qui n’a plus court car on est revenu, après la chute du mur et du monde bipolaire, d’un monde coupé en deux. Et dans notre monde en voie de globalisation multipolaire on retrouve la logique ternaire de la vie naturelle. Combien on eût aimé à ce moment-là d’avoir la déconstruction à la Jacques Derrida en évitant de tomber dans l’unitarisme absolu des Appareils Idéologiques d’Etat (page 112) de Louis Althusser (page 120) pour qui tout est la même chose. Le monde alors s’arrête, le dieu ternaire païen, le dieu binaire juif, le dieu ternaire chrétien disparaissent et laisse la place à un dieu unitaire, le dieu de l’Islam. Louis Althusser est mort fou et enfermé à Sainte Anne parce qu’il a ainsi nié la logique du mouvement, du changement, du progrès. C’est cela qui ressort dans des formules comme : « Il y a là texte, quelque chose comme une hétérogénéité irréductible au corps. » (page 109)

Dans les chapitres qui suivent nous retrouvons de nombreuses choses que nous avons déjà trouvées, entendues, écoutées. « Le nouveau cogito de Racine : ‘’je suis aimé donc je suis’’. » (page 135) « Il faut l’autre et son désir. Pas d’être sans autre. C’est sublime. » (page 136) Il cite la French Theory qui inclut Jacques Lacan et on attendrait ici le dédoublement de cet autre avec d’un côté « l’autre » du corps, des désirs, des instincts, des besoin naturels, corporels et autres pulsions, et de l’autre côté « l’Autre » de l’Autorité que certains lacaniens réduisent par trop au Père, alors que pour Jacques Lacan c’est tous les instruments et agents d’autorité de la société. Et il n’y a pour sûr aucun être sans autre, mais si « autre » est « autre » plus « Autre », l’être lui-même s’en trouve dédoublée en un être des pulsions et un être de l’ordre social. Et Lacan va un rang plus haut et pose alors que le sujet se construit mentalement un Phallus, un Sur-Moi comme dirait Freud, mais Phallus est bien plus fort car il est ce que chaque sujet vise, ambitionne et trop souvent manque d’être ou de devenir, et gardons en mémoire que mêmes les femmes ont un Phallus. Et on retrouve ici le ternarisme de Daniel Mesguich. Il n’y a donc pas d’être sans l’autre ni les autres. Et il a totalement raison de rejeter la formule de Sartre « L’enfer c’est les autres » (Huis Clos) comme une formule de classe terminale. Pour être plus pertinent je dirai que c’est un piètre sujet pour l’épreuve de philosophie du baccalauréat.

Parfois même Daniel Mesguich est pris au piège de ce ternarisme mental. Par exemple : « (1) Il en est qui aiment jalousement. (2) Qui n’aiment pas qu’on aime ce qu’ils aiment. (3) Il en est qui n’aiment pas qu’on aime. » (page 156) L’amour est bien plus complexe, même quand on en prend seulement le versant négatif. Il en est qui n’aiment pas qu’on les aime. Il en est qui n’aiment pas que l’on aime ceux qu’ils aiment. Et il y a bien sûr ceux qui aiment qu’on les aime. Mais je pense à un autre type d’amour, l’amour de ceux qui à la fois aiment et craignent qu’on les aime, ceux qui désirent le contact et s’en enfuit aussitôt qu’il devient possible. Certains diront qu’on a là un syndrome de timidité. C’est gentil. Il s’agit d’un symptôme des individus Asperger. Mais c’est beaucoup plus répandu qu’on ne le croit, même si aujourd’hui la distance smartphone et internet permet de dire dans l’anonymat si nécessaire et hors de tout contact physique ces choses d’amour virtuel que beaucoup d’entre nous ne diraient pas à la première rencontre, ni même à la seconde ou la troisième. Il n’y a guère que Cyrano de Bergerac pour parler en vers érotiquement sensibles à une femme qui ne le voit pas, à une femme qu’il aurait rencontré sur Facebook, en dessous d’un balcon et pour le compte d’un autre.

Il en arrive, en parlant d’Andromaque à la question sur les personnages divisés ou multipliés comme dans un miroir, à « multiplier [s]a réponse, ou bien la diviser, par deux ou peut-être par trois. Premièrement… Hermione et sa ‘’suivante’’… Oreste et son ‘’suivant’’… Hermione et l’Hermione qui suit, Oreste et l’Oreste qui suit… Ma deuxième réponse… La représentation doit-elle tuer toutes les possibilités qu’elle n’expérimente pas, faire comme si elles n’avaient jamais existé… Phèdre… Elle n’est pas pleine, il y a du trou en elle, de l’espace possible. Il y a de la distance entre Phèdre et Phèdre… Ma troisième réponse… le ‘’sujet’’ s’ouvre et s’ouvre encore, infiniment, ses frontières ne sont pas stables… L’inconscient soudain pointe le bout de son nez… Dans Hamlet il n’y a que des doubles, c’est-à-dire des demis, des quarts — c’est-à-dire qu’il n’y a qu’un seul personnage : Hamlet. Qui se projette, tournoyant follement, en tous les autres… » (page 167–168) Ainsi on retrouve ce qu’il dit ailleurs : le personnage est vide. Il n’est que ce que les relations avec les autres personnages vides — et tous le sont — font de chacun d’entre eux, un nœud de relations. Les autres ne sont que des façons de voir ou regarder Hamlet, des reflets d’Hamlet en eux, tout comme ils ne sont que des reflets d’eux-mêmes en Hamlet. On ne peut pas être plus clair sur la ternarité de la pensée de Daniel Mesguich. Et il ne prend pas en compte ici le fait que ces personnages vides et purement relationnels sont les vases dans lesquels les spectateurs, chaque spectateur, projettent et transfèrent leurs inconscients, leurs phantasmes, leurs propres nœuds de relations.

Il y a quelques choses intéressantes dans sa comparaison entre le théâtre, le cinéma et la télévision. Mais là encore il manque beaucoup d’absents. Kenneth Burke et Marshall McLuhan bien sûr, mais aussi Jean Baudrillard et ses cogitations sur les simulacres qui comme nient la valeur de toute chose et de toute personne. Les hommes ne sont après tout que des simulacres de la nature ou de Dieu. Masi appliquées au cinéma et à la télévision ces simulacres ont des résonnances fortement provocatrices. Simulacres des religions, des philosophies, des idéologies, des maîtres à penser et des chefs politiques, des Appareils Idéologiques d’État. Alors mettez Facebook sur la table et ce n’est plus un simulacre. C’est une orgie de simulacres de la démocratie en une rébellion tout aussi vaine qu’inutile. À en rire jaune diront certains.

Image for post
Image for post

C’est quand il aborde enfin Jacques Derrida qu’il dit quelque chose d’immense mais non exploité et donc qui n’atteint pas vraiment la révélation que ce passage contient. « A l’époque je lisais… Barthes, Genette, Blanchot, et quelques autres… leur manière de glorifier l’écriture, ou de parler des ‘’signes’’, oui leur manière, n’était pas assez… ‘’de la pensée’’. Il me manquait, en eux, de la philosophie. Cette ‘’philosophie’’ je ne savais pas son nom à l’époque), elle était ailleurs. Et, finalement, autre. Elle était hyperanalyse radicale, vertigineuse : la déconstruction… Derrida… Son écriture est pensée, et sa pensée est écriture. C’est génial. » (page 247) C’est là que la révélation se trouve. L’homme, j’entends Homo Sapiens, a réussi à émerger de ses ancêtres Homo Erectus quand il est devenu un coureur bipède longue-distance rapide en sortant de la forêt et entrant dans la savane. Ce sont ces caractéristiques physiques qui développent génétiquement des éléments physiologiques qui vont produire pratiquement par accident le langage. C’est ainsi qu’il peut construire dans son cerveau un esprit virtuel qui transforme la capacité à isoler des formes dans les sensations qu’il reçoit en un pouvoir d’abstraction, de conceptualisation qui ne peut émerger que quand parallèlement le code cérébral de la mémoire purement cervicale devient un code linguistique virtuel au niveau de cet esprit dont je parle. Il ne peut pas y avoir de pensée sans langage ni de langage sans pensée. Les deux naissent et se développent ensemble, conjointement, réciproquement, mutuellement. Mais le concept que nous apporte Daniel Mesguich est que l’écriture n’est pas tant le fait d’écrire sur du papier avec un stylo ce que l’on pense, mais il y a écriture dès que les mots de ce que l’on pense se mettent ensemble pour traduire, imparfaitement, contradictoirement et parfois confusément ce que l’on pense. Cette écriture est extrêmement ancienne et pour remonter à ce que l’on connaît, les femmes qui peignaient les cavernes dans lesquelles Homo Sapiens vivait longtemps avant la pointe de la glaciation, aussi bien en Europe qu’en Indonésie et partout ailleurs, ces femmes étaient aussi, outre des mères fertiles, des personnes qui avaient conquis dans le domaine du langage et des représentations signifiantes, picturales ou non, une écriture, un style, un langage spécifique pour s’adresser aux esprits, pour permettre aux morts de passer de l’autre côté, pour accueillir les enfants dans la société par des rites et des rituels d’initiation, etc. En Indo-Européen, donc après la pointe de la glaciation, on les appelle des RSI, mais après la pointe de la glaciation ces voyeurs, visionneurs visionnaires étaient alors des hommes. L’agriculture était passé par là.

Cela me permet de dire alors que le théâtre, tel que Daniel Mesguich le vit et le décrit, est un retour à cette dimension existentielle fondamentale qui a permis à l’humanité tout entière d’émerger à partir d’environ 300 000 ans avant notre ère. Le langage, la communication, la conceptualisation, donnent la religion, la philosophie, la technique, le savoir en général, et bien sûr l’expression personnelle et créatrice des sentiments et des passions humaines. Ce dernier est la poésie, le théâtre et la littérature, probablement dans cet ordre, mais gardons en mémoire que jusqu’à il y a environ 5 000 ans l’homme ne savait pas écrire, bien qu’il représentât en peinture et signes diacritiques des « choses » qu’il jugeait importantes, et c’était jusqu’à environ 18 000 ans avant notre ère des femmes qui pratiquaient ces « arts » de la communication. Le théâtre n’est pas un art primitif mais c’est un art premier, originel et primordial. C’est d’ailleurs pourquoi Daniel Mesguich peut dire « Dès qu’un texte a été publié, ‘’poubellié’’ comme disait Lacan, ce texte n’appartient plus à son auteur. Il appartient à tous. » Je peux imaginer les protestations des syndicalistes plus ou moins corporatistes des auteurs qui prétendent qu’ils ont un droit de possession morale jusqu’à 70 ans après leur mort et qu’ils ont le droit de détruire une œuvre communiquée à un public à quelque moment qu’ils le veulent. Comme si l’architecte de l’Opéra de la Bastille pouvait demain venir et détruire son œuvre. Rimbaud a bien donné l’ordre à son imprimeur de brûler Une Saison en Enfer avant de partir pour l’Ethiopie, mais on a réussi à trouver quelques exemplaires sauvés des flammes et on a pu publier bien plus tard cette œuvre majeure de la poésie française contemporaine. On ne sait pas si Rimbaud s’est retourné dans sa tombe.

Je ne poserai donc pas la question de savoir « Qui est le ‘’vrai’’ Daniel Mesguich ? » Il me suffira de dire que le Mesguich du Grand Macabre, de Bérénice, de tant et tant d’autres mises en scènes vues ou non vues, sur scène ou sur écran est de toute façon le seul Daniel Mesguich que l’on peut connaître. Et après tout, comme Shakespeare, il n’est pas dit que ce soit une seule personne. Comme diraient les Anglais : « Are you talking to me, myself and I? » Et je pourrais répondre « I sure do, to you, yourselves and you! » (Notez bien le pluriel.)

Dr. Jacques COULARDEAU

Written by

Dr Jacques COULARDEAU, PhD in Germanic Linguistics (University Lille III) and ESP Teaching (University Bordeaux II) has been teaching all types of ESP

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store