Jaroussky, le Prophète des Contreténors

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PHILIPPE JAROUSSKY — PASSION JAROUSSKY — 2019

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La deuxième chose qu’il faut dire c’est que ce coffret n’est pas un coffret comme les autres. Le livret ne comporte pas les paroles des plus de cinquante pièces. Ces paroles ont été publiées avec les enregistrements originaux. Recherchez-les. Recherchons-les ou oublions-les. Ce coffret n’est pas fait pour les puristes qui veulent comprendre chaque syllabe, qui veulent entreprendre le déchiffrage des vocalises et des arpèges vocaux dans la bonne demi-douzaine de langues dans lesquelles Philippe Jaroussky chante. Ce coffret est fait pour la jouissance auditive des auditeurs qui peuvent se laisser aller à cette jouissance sans pêcher, car le plaisir de ces trois CDs et de cette voix exceptionnelle ne saurait être un péché, et si cela l’était qui aurait le droit de vouloir m’empêcher, vous empêcher de pêcher, même en eaux mentales troubles, car la musique et le chant sont des eaux si claires et si brillantes, qu’elles en deviennent troubles pour les non-initiés.

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Je ne vais pas suivre ces trois CDs piste à piste mais davantage vous donner une impression générale sur cette performance, sur cette voix, sur cet artiste, sur ce prophète qui a réouvert les grilles de la prison dans laquelle les contreténors ont été tenus enfermés si longtemps depuis le bannissement de la castration des castrats et donc la disparition des castrats eux-mêmes faute de castration. Ne vous demandez pas pourquoi la castration a été bannie un beau jour de la fin du 18ème siècle. Ce n’est pas un sujet que l’on peut discuter dans quelque salon, bourgeois ou pas, car il n’y a ni arguments pour ni arguments contre. C’était une pratique culturelle qui n’avait de justification que dans l’effet culturel qu’elle produisait et n’avait pas d’autre finalité. Ce n’était en définitive qu’une circoncision de la voix d’un garçon avant qu’il ne mue, et un jour cette amputation, castration, circoncision sont devenues inacceptables, mais il faudra deux siècles au moins sinon presque trois pour que l’on redécouvre ce que seule l’Angleterre et ses universités avaient conservé, à savoir les voix mâles de contralto ou de contreténor. On dit même que Henry Purcell était un contreténor, mais les chœurs des universités d’Oxford et de Cambridge avaient des ensembles de contreténors puisque les femmes n’étaient pas admises dans les universités anglaise et ne le seront qu’à la fin du 19ème siècle. Et ces chœurs de contreténors sont toujours là. Tous les autres pays d’Europe ont jeté leurs contreténors aux orties et ont célébré le ténor héroïque du Bel Canto italien et de l’Opéra Wagnérien. Et on se contentait d’une voix de soprano, de mezzo-soprano ou pire encore d’un ténor — héroïque bien sûr — pour tenir les rôles des castrati de Haendel, pour chanter Néron qu’enfin un beau jour avec Jean-Claude Malgoire Philippe Jaroussky put rendre à sa partition originale.

Mais cela va très loin. La première école de musique et de chant dans notre civilisation judaïque et chrétienne est celle du Roi David confiée aux Lévites et il n’y avait que des voix d’hommes dans ces chœurs, et donc il y avait des contreténors, puisque les Juifs ne pratiquaient pas la castration. Les voix que je préfère appeler hautes plutôt qu’aigües, se devaient être des voix d’hommes car ces voix hautes sont nécessaires à la bonne tenue, à l’équilibre du chant. Les Grecs plus tard ou dans une période proche devaient pratiquer le même choix et la castration n’étant pas leur lot, sauf pour crime sexuel, ils devaient travailler sur des voix hautes masculines car les enfants mâles ne pouvaient pas suffire dans ce but et cette perspective pour produire un chant équilibré et n’oublions pas que la gamme sera inventée, ou découverte, par Pythagore, si c’est bien lui, bien qu’il ne sut pas, ne put pas définir le « si » de cette gamme qui ne sera finalement défini correctement non par la physique mais par l’oreille, donc l’audition, du temps de Jean-Philippe Rameau, on dit même par Jean Philippe Rameau lui-même. Comme quoi notre monde musical est ordonné d’après un saint patron qui n’est pas une femme mais un Philippe d’âge en âge.

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Mais ceci posé, que sont donc ces voix hautes pour le mentalisme auditif de l’auditeur ? C’est une envolée vers ce que l’on appelle le ciel, tout comme les voix basses et même extra-basses sont une plongée vers le monde souterrain. C’est la métaphore de toutes les approches de l’univers par Homo Sapiens, et peut-être ses ancêtres homininés. Les Mayas parlent de Xibalba et de Chan, les Abrahamiques (Juifs, Chrétiens, Musulmans) parlent eux d’enfer et de paradis, avec un purgatoire plus mythique que réel entre les deux. Au moins les Mayas savent qu’entre les deux extrêmes du monde souterrain et du monde céleste il y a le monde moyen, le monde humain promis à descendre dans le monde souterrain après la mort pour essayer de traverser les épreuves de la survie ou de la renaissance qui permettra aux morts de remonter dans l’arbre de vie qui les mènera dans le monde céleste, du moins ceux qui auront réussi. Sans les voix hautes la musique et comme un arbre qui a des racines, un tronc, mais dont on a coupé toutes les branches et donc qui ne portent aucune feuilles. Cette métaphore, on la retrouve dans les peintures des cavernes préhistoriques dans le monde entier. Et bien sûr dans toutes les civilisations qui ont développé les shamans (Afrique noire par exemple), les Rsi (Indo-Européens), et autres visionnaires supérieurs qui deviendront rabbins, prêtres et imams.

La métaphore de ces trois niveaux de voix avec le corps humain pose immédiatement un problème. Le corps de l’homme ou le corps de la femme ? Les basses qui chantent à partir de leur tripe, de leur bas ventre. Les moyennes qui chantent à partir de leur poitrine, de leur cages thoracique. Les hautes qui chantent à partir de leur tête, voix de tête, voix de fausset, et bien d’autres noms encore qui sont tous faux et insuffisants. La voix des contreténors (les castrats ne sont qu’un accident de parcours) n’est ni une voix de tête, ni une voix de fausset, ni une voix de castrat (bien que ce fut le cas pour les castrati), mais une voix à part entière. Toutes les voix sont des voix pulmonaires et laryngales car sans le souffle on ne chante pas. Mais effectivement la voix peut résonner dans la profondeur du corps, dans la poitrine et dans la zone subglottale et sinusale. Il ne s’agit que d’une cage de résonnance pour le chant qui, sort des poumons, du larynx et des cordes vocales. La femme ne peut pas avoir de voix basses. Est-ce un fait biologique ou est-ce un fait culturel ? Probablement un peu des deux. Les femmes peuvent plus facilement faire résonner leurs voix, leur chant dans le subglottal et le sinusal, ce qui donne les voix de soprano.

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Mais il y a une autre chose que l’on ne peut pas négliger et tout auditeur fin de musique le sait d’emblée. Une voix d’homme est une voix d’homme par ses harmoniques dictées par le réalité corporelle qui est la sienne, tandis qu’une voix de femme est une voix de femme par ses harmoniques elles aussi dictées par la physiologie de son corps. Jaroussky a souvent enregistré des duos avec des sopranos dans un registre quasi-identique ou même identique, mais aussi similaire que les deux voix soient, vous devez être capable, avec un peu d’entrainement, de reconnaître la voix de l’homme et la voix de la femme du fait des harmoniques différentes. Voyez par exemple la piste 12 du CD3, Claudio Monteverdi, L’incoronazione di Poppea. J’ai entendu par exemple la piste 16 du deuxième CD, Emmanuel Chabrier, Fisch-Ton-Kan chantée par tant de sopranos dans ma région qui est la région natale de Chabrier qui vécut et composa pendant tant d’années dans cette région mais aussi Paris, et qui est revenu par sa musique après sa mort dans sa région natale en une résurrection méritée. La version de Philippe Jaroussky est une version d’homme et on le sait par ces harmoniques dont je parle et cela n’a rien à voir avec je ne sais quelles pulsions hormonales qui m’animeraient, mais bien avec les harmoniques mâles de cette voix.

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Mais Jaroussky est unique parmi les contreténors de la génération présente car plus que beaucoup d’autres, avec cependant une paire d’exceptions, il est capable de donner à sa voix une flexibilité émotionnelle, passionnelle, sentimentale, tout autant que héroïque, brutale, intransigeante, tyrannique même, sans compter le jeune Néron et quelques autres et leurs caprices pubères et aussi lascifs que des cauchemars d’adolescents en chaleur, et les cris, pleurs et plaintes d’amours perdus qui s’ensuivent sont tout aussi vrais avec la voix de Philippe Jaroussky. Je vais cependant ajouter un élément que je sens souvent dans ce chant. Il a une façon d’attaquer les sons qui leur donne une douceur mesmérisante ou une brutalité sadique qui nous fait nous découvrir être des tortionnaires dans nos amours, dans les souffrances et les tortures mutuelles de deux amants qui jouissent à se faire mal, à se déchirer les chairs et les âmes comme si c’était un jeu et que leurs alanguissements n’étaient que la monnaie de cette pièce, ou de ce billet de banque qu’est l’amour partagé qui ne peut se terminer que dans la fureur d’une fin sans fin. Je sens chez Philippe Jaroussky la force esclavagiste pour l’auditeur de ces attaques de notes et de ces modulations d’intonation, d’intensité et d’intention de chaque son, de son attaque à sa closure, non pas clôture qui enfermerait le son dans une boîte en forme de cercueil, mais closure qui signifie bien que le son meurt, disparaît avec sa dernière vibration vocale subglottale qui clôt justement sa résonnance.

N’oublions pas que Jaroussky est aussi un chef, un maestro qui dirige son ensemble musical de la main du maître dont il a besoin. La musique est aussi largement influencée dans sa facture finale par la flexibilité vocale du chanteur. Cela d’ailleurs je crois pouvoir dire qu’il l’a appris et développé avec Christina Pluhar et son Arpeggiata. Mais justement, c’est là une autre dimension de Philippe Jaroussky. Il a su travailler avec beaucoup d’autres musiciens et chanteurs et semblent avoir appris d’eux ou d’elles autant sinon plus qu’eux ou elles ont appris der lui. Il est un chercheur invétéré et n’a jamais hésité à trouver des expériences qui l’ont emmené vers les endroits les plus ésotériques, les plus exotiques comme le Brésil et l’Amazonie. Son travail n’a pas de fin. Il a osé aussi se donner à des formes de chant non opératiques comme de nombreuses chansons des 19ème et 20ème siècle, y compris dans ce coffret Léo ferré, Mais oui, Léo Ferré. Et il sait que dans ces chansons l’articulation n’est pas la même que pour l’opéra et il n’a jamais manqué de modeler sa voix et son articulation non seulement à la langue mais aussi au genre musical de la pièce mis en espace vocal par lui-même. Il sait servir le genre musical autant que la musique, la partition si vous voulez.

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Imaginez ce que cela donnera dans vingt ans ou quarante ans. Je ne serai plus là pour l’écouter, encore moins en parler. Mais il va entrer en plein dans cet âge du chanteur, du musicien qui de créateur et interprète devient un maître, un brûleur de pistes dans des forêt inconnues et vierges pour d’autres qui auront le courage de le suivre. Il est vrai qu’il n’est pas seul, qu’il ne sera pas seul dans cette perspective que j’aimerais pouvoir suivre encore pendant quarante ans.

Jouissez de cette beauté. Et c’est la première fois que j’emploie le mot, car c’est un mot creux s’il n’est pas précédé de tout ce que je viens de dire.

Dr. Jacques COULARDEAU

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KINDLE — 2013

Written by

Dr Jacques COULARDEAU, PhD in Germanic Linguistics (University Lille III) and ESP Teaching (University Bordeaux II) has been teaching all types of ESP

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