Contreténors: La plénitude vocale masculine

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RADIO CLASSIQUE — LA VOIX DES ANGES — MUSIQUE DU TEMPS DES CASTRATS — 2018

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Mais alors qu’est-ce que cette voix peut bien être dans notre monde en perdition globalisante ? Rien de mieux que demander à l’intéressé. J’ai posé la question à James Bowman un jour à La Chaise Dieu et j’ai eu une réponse cinglante : « I don’t give a damn ! I don’t give a shit ! » Je ne traduirai pas. Depuis les contreténors d’aujourd’hui et non pas des années 70 et 80 sont très capables de qualifier la voix qui est la leur. Et on revient toujours à cette simple réponses : une voix aux harmoniques masculines et donc dépendant du corps de l’homme, de sa physiologie en premier lieu. Un peu d’entrainement permet de repérer le contreténor dans un groupe de soprano et mezzo-soprano. Il sera le seul à avoir des harmoniques masculines. Mais il est aussi celui qui fait résonner sa voix dans un niveau particulier de son corps d’homme. La voix part toujours des cordes vocales, mais chez la basse ou la basse profonde elle résonne au plus profond du corps masculin, chez le ténor elle résonne au niveau de la poitrine, et chez le contreténor elle résonne entre la zone subglottale et la boîte — que l’on pourrait appeler la fosse aérienne — sinusale. C’est alors la structure particulière de ces cages de résonnance qui donne la texture particulière de chacune de ces voix d’hommes qui sont toutes différentes.

Ainsi il est absurde parler de voix de tête par exemple pour le contreténor. C’est tellement plus compliqué car une voix de tête ou une voix de fausset n’est qu’une approximation de la voix du contreténor, une approximation douloureusement fausse. Le contreténor utilise à fond les espaces de résonnance que sa physiologie lui donne au-dessus du larynx en même temps que la cage thoracique qui fournit aussi le souffle.

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Mais cela ne nous donne pas la valeur de la voix du contreténor dans notre culture vocale. Pour que les voix d’hommes se tiennent quand on a inventé le ténor héroïque on s’est empressé d’inventer le baryton car la voix masculine se doit de marcher sur trois registres au moins et surtout pas deux seulement. On a donc relevé un peut le ténor et on lui a enlevé un peu de son registre bas et entre les basses et ces ténors nouveaux on a découpé un baryton qui ainsi empiètent gentiment sur les autres. Le contreténor rétablit l’équilibre entre un registre haut, un registre moyen et un registre bas. Mais les femmes dans cette situation ? Soit, elles travaillent seules et n’ont que deux registres, le registre haut de la soprano et le registre moyen de la mezzosoprano, soit elles fonctionnent avec les voix d’hommes (n’oublions pas que dans l’occident chrétien les femmes étaient exclues du chant avec les hommes jusqu’au moins la fin du 17ème siècle avec Henry Purcell et la Glorieuse Révolution en Angleterre. Au Moyen Âge il y avait des chœurs de femmes dans les couvents et abbayes de femmes bien sûr, mais les monastères bénéficiaient des jeunes garçons commis à leurs soins. Mais la musique travaillait sur des voix définies dans la tradition grecque. Ces chœurs masculins des monastères et abbayes d’hommes couvraient l’entier de la palette des voix masculines, y compris les hautecontres. Les Italiens avaient commencé plus tôt pour des chœurs de femmes dans les couvents et autres institutions religieuses féminines. Mais n’oublions pas Hildegarde von Bingen qui composa pour les religieuses sous sa responsabilité. De même, les chœurs des universités anglaises étaient exclusivement mâles jusqu’à la deuxième moitié du 19ème siècle. Ainsi les femmes arrivèrent plus tard en contraste avec les hommes quand les chœurs mixtes se développèrent, quand l’opéra se développa. Avant les femmes ne pouvaient chanter que comme membre de la congrégation pendant le service religieux et Bach en usa et même abusa dans la tradition protestante allemande. Shakespeare utilisait des jeunes adolescents pour jouer les rôles de femmes et ils avaient alors des voix encore enfantines pour le chant, si nécessaire. Imaginez Juliette en garçon de quatorze ans, et Roméo avec à peine un an de plus.

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Dans un chœur mixte on a donc trois registres masculins principalement, quatre si on distingue le baryton, et deux registres féminins qui chevauchent un peu plus large vers les degrés élevés le registre du contreténor, ce qui permet alors un duo tout en finesse d’harmoniques entre le contreténor, la mezzosoprano et la soprano. Il arrivait que Haendel utilise deux ou trois castrats mais que pour un troisième ou quatrième rôle d’homme il utilise une mezzo-soprano (comme dans Agrippina). Financièrement cela se justifie, mais artistiquement Haendel en jouait avec subtilité. Quand on pense que jusqu’à un période récente le rôle de Néron dans Agrippina était tenu par un ténor pour lequel la partition de Haendel avait été recomposée. Les contreténors permettent de rééquilibrer le chant masculin vers son registre haut, et cela sans la tricherie de la chirurgie de l’ablation.

Cette vaste rétrospective produit par Radio Classique présente quelques surprises. Huit soprano ou mezzosopranos sont utilisées dans ces enregistrements et pour la plupart pour chanter des rôles de castrats. Cela est pour moi une trahison justement de ces castrats ; Ils étaient des hommes et on remplace ainsi les harmoniques masculines par des harmoniques féminines. Les sopranos ou mezzosopranos ne sont acceptables ici que quand elles font couple avec des contreténors car alors l’auditeur peut juger s’il a la finesse harmonique du chant dans les oreilles et savoir qui est l’homme et qui est la femme. Certains contreténors pratiquent souvent cela, surtout que les opéras du temps des castrats adoraient ainsi confronter ces castrats avec des sopranos en duels vocaux parfois supposément héroïques. Ces enregistrements contiennent aussi un ténor, et celui-ci est totalement justifié car il fait couple face à face défiant un contreténor. De tels duos étaient courant dans les opéras de Haendel et autres opéras des temps baroques.

Mais on me dira que je n’ai pas vraiment répondu à ma question sur le sens de ces voix. L’équilibre auditif humain demande trois niveaux au moins, et les contreténors, comme les sopranos, au-delà de leurs différentes harmoniques, expriment ensemble et en contraste le domaine supérieur de l’échelle chorale. Cela donne alors à l’auditoire le sens de la complétude, et cette complétude par les voix hautes en plus donnent à entendre deux variantes de ces voix, l’homme et la femme, la binarité dont tout le monde parle homme-femme — une dualité purement animale, et pourtant remise en cause ici et là par la physiologie elle-même, mais surtout une dualité qui n’a rien d’humain car socialement la physiologie biologique n’existe que dans le cadre de constructions culturelles, sociales et mentales bien plus complexes — la binarité donc homme-femme se trouve architecturalement enclose dans la ternarité complète des trois niveaux de voix. Les voix de femmes amplifient donc les voix d’hommes de registre similaire et les amplifient en plus en différenciation, en diversité, en révélation que rien n’est aussi simple que la lune et le soleil, car il y a les étoiles, sans compter vénus et mars, comme dans une église romane les piliers ne sont rien sans la voûte qu’ils portent, et les voix hautes masculines et féminines sont la voûte de la palette vocale humaine.

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Le retour des voix hautes d’hommes dans le chant choral est donc la réassertion que le monde est bien plus complexe que pile ou face, blanc ou noir, vert ou rouge, rouge ou bleu, et tous ces couples qui ne sont que des réductions de la réalité complexe de l’univers et de la nature humaine.

On atteint alors un plaisir vraiment complet que l’on peut difficilement éprouver dans cette compilation, mais dont on peut jouir à loisir dans les opéras de Haendel que l’on ressort enfin des boîtes antimites conservées dans des placards cadenassés avec les clés jetées au fond des océans. Il a fallu forcer les placards et sortir les boîtes antimites et regarder de près ces partitions que l’on avait oubliées, et que certains considéraient comme bien enterrées, car c’est toute une construction sociale hostile au mélange des genres, entendez du masculin et du féminin, et l’assertion qu’entre l’homme et la femme il y a une différence infranchissable sauf dans l’intimité de la procréation. C’était le triomphe du purisme sexuel religieux poussé à l’extrême de son fondamentalisme bourgeois post révolutionnaire dans l’Europe qui émergeait lentement des guerres napoléoniennes. Cette dictature moralisante et pour le coup castrante dura au moins deux cents ans et commence tout juste à s’ébrécher à l’enclume de l’histoire.

C’est donc avec encouragement que je vous conseille d’écouter ces enregistrements et de vous dire que les femmes (dans la plupart des cas) utilisées à la place de contreténors ne sont que la survivance d’un temps ancien.

Dr. Jacques COULARDEAU

LISTE DES ARTISTES

Rouge surligné jaune, sopranos

Rouge surligné turquoise, ténor

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Written by

Dr Jacques COULARDEAU, PhD in Germanic Linguistics (University Lille III) and ESP Teaching (University Bordeaux II) has been teaching all types of ESP

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