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Toulouse, le rose capitole

Cet opéra en définitive plus que surprenant et rare ouvre des espaces de réflexion sur le monde moderne, sur l’homme, sur l’histoire et la destinée de l’humanité, et plus encore sans le dire sur les religions sémitiques (Judaïsme, Christianisme, Islam, dans l’ordre chronologique) car entièrement centré sur le verbe d’une part, et le verbe est nécessairement le verbe de Dieu, et sur l’oméga d’autre part, la fin du temps, la fin de la vie végétale et animale, donc humaine, la fin du monde que l’on ne peut appeler que l’apocalypse.

L’auteur et compositeur de cet opéra ne vous dira pas cela car il s’appuie essentiellement sur l’œuvre de Christophe Tarkos, un immense inconnu de génie ignoré qui n’a vécu que peu du fait d’une tumeur cérébrale qui l’emportera de l’autre côté de la route à l’âge de quarante-et-un ans. Et je vais partir des longs textes lus de cet auteur extraits de son recueil Anachronisme. Sept ans après sa mort, Pierre Jodlowski veut lui rendre hommage et probablement donner de la densité artistique à ce cri de Tarkos : « Tue-moi tue-moi ne me laisse pas crever de rien ne me laisse pas mourir sans que personne ne me touche par simple flocalisation ne me laisse pas finir à cause de rien je ne suis pas rien. » L’absence de ponctuation révèle ici un fait essentiel que nous allons devoir explorer : la maladie impose au poète de simplement vomir, rejeter en un flot continu les mots, les phrases, les sens comme un simple jet de fontaine à je ne sais quelle pissoire de Marcel Duchamp. La scatologie éruptive et littéralement insurrectionnelle de Christophe Tarkos est une marque de fabrique. Mais le poète et tellement plus que cet « homme de m…[excrément] » qu’il a rencontré un jour, exploré de fond en comble et exposé au monde entier.

Ce poète permet à Pierre Jodlowski d’explorer une forme, un pattern une Gestalt existentielle absolument morbide et mortifère. Tout tient dans la venue de l’hiver qui vous enferme, vous écrase, vous ensevelit, vous asservit de façon absolue et incontournable. Vous êtes seul enfermé dans cet écrin, ce cocon, ce carcan, ce cercueil glacé et froid de neige, de nuages, de solitude, et en plus vous vous enfermez dans un parc, un parc dont la limite est à l’intérieur. Quand vous êtes dans ce parc dans cet hiver vous êtes entièrement encerclé, enfermé et ligoté dans une camisole de force qui s’appelle l’hiver éternel capable de nier le temps. L’hiver est capable d’étirer son propre temps pour ne jamais finir. Et la fin sonnera comme le glas du monde, de la vie, de l’univers : « un seule hiver . . . va pouvoir survivre en battant le temps et étant fréquemment, avec une fréquence que l’on peut suivre ni trop rapide ni ultra rapide ni excessive ni frénétique ni tendue ni affolée, ni ambivalente, ni hystérique ni agitée ni symptomatique ni troublée ni cassée ni martelée ni fuyante ni vidée ni disparaissante. » L’hiver devient l’oméga de la vie, le passage gelé, dans la plus pure simplicité de la congélation de la vie à la mort. Dieu est nié par cet hiver ultime qui étant cyclique est donc inscrit dans son ultimité dans la matrice de l’univers. La vie finira dans un congélateur d’outre-cosmos.

Pierre Jodlowski emprunte alors à Christophe Tarkos la logorrhée dont ce poète fait une preuve permanente et excessive comme si d’un syndrome de Tourette. Ainsi il jette à la page de son opéra des suites, des accumulations, des tas de mots qui s’enchevêtrent, se concassent et même se pulvérise les uns les autres comme pour produire une purée linguistique qui est trop souvent simplement un vomissement verbal. Il y a les deux séries de Haïkus à douze syllabes explosés à la dynamite et recomposés à la superglue. Le premier est énigmatique : « Il n’y a pas de neige sans qu’il n’y ait de traces » qui devient une hantise quasi hystérique sinon épileptique : « Je n’ai pas peur de laisser une trace qui dit que je n’ai pas peur de laisser une trace qui dit que je n’ai pas peur de laisser une trace qui dit que je n’ai pas peur de laisser une trace qui dit que… » C’est le mouvement universel et éternel des mots qui s’enchainent sans sens et sans logique, le ronron d’un moulin à prière, les mantras diaboliques de la fin de tous les temps et de la raison.

Le second est : « Cela se sait si tu sais ce que sont ces sons. » Et cela résonne trop pour moi comme une phrase d’enfants : « Combien sont ces six saucissons-ci ? Si ces six saucissons-ci sont six sous, ils sont trop chers. » C’est facile mais il faudra parler de la musique plus tard. Ces haïkus explosés en mots isolés, séparés, accumulés et dont un sens émerge lentement et de façon plus obscure que la nuit, créent à eux seuls des moments de totale perdition dans un monde de bruit et de paroles explosées qui vous noient tous les jours où que vous soyez. Le langage perd son sens car il n’est que des bribes de langues multiples entrecroisées. C’est bien ce que Christophe Tarkos penserait. Ne dit-il pas quelque part : « le sens a vidé les mots de toute signification. . . mis en tas. . . » Et de chanter les cinq mélanges respectables que sont « la compote, la neige, les nuages, la m… [excréments] et la confiture » tous mis en tas sans la moindre architecture. Le langage n’est qu’un sixième de ces mélanges qu’il appelle le « pâtemot. » Ces haïkus sont d’excellents exemples de ce « pâtemot » informe et insensé, j’entends sans sens. Et les serpents du sens qui sifflent sur nos têtes sont autant de cerbères de la société où nous ne sommes que des survivants isolés, exploités, enfermés dans quelque cage, boîte, cercueil, nus comme des vers dans la camisole de force de la raison et du contrat social. Il ira jusqu’à dire « l’argent est la seule valeur universelle. »

Et c’est dans ce délire fulgurant que Pierre Jodlowski injecte des éléments de logorrhée qui bousculent tout sens de l’histoire postcoloniale, précoloniale ou simplement atemporelle. Une série de dates dans le désordre de Charlemagne à Martin Luther King, chacune annonçant une citation qui ne sera jamais spécifiée, et les dates sont dans le désordre, sont commencées, puis plus tard continuées, plus plus tard encore recommencées mais d’ailleurs jamais terminées. Sacco et Vanzetti et Louis Aragon restent silencieux, sont mis sur la touche.

Mais cette liste de citations béquillantes annoncées mais non données laisse cependant la place à de vraies citations, toutes ayant trait à des moments historiques occidentaux particulièrement dramatiques. Les cités sont Franklin Roosevelt, Theodore Roosevelt, Jimmy Carter, Diderot-Voltaire, Jean Jaurès et cela ne mène qu’à une guerre après l’autre et l’assertion impérialiste exécrable de l’ouest qui prétend détenir la vérité éternelle et universelle comme le dit si explicitement Jimmy Carter : « We must adjust to changing times and still hold to unchanging principles. » Trump est juste derrière le rideau : vous pouvez voir ses souliers qui dépassent. Et les souliers de Pierre Jodlowski sont un long vomissement égocentré sur un « je » omniprésent portant cinquante-quatre verbes déclaratifs (six fois neuf, s’il vous plait, le six de la sagesse de Salomon et le neuf de l’Apocalypse et de la Bête), une suite donc de verbes emphatiquement phatiques et martelant les interlocuteurs de la vérité absolue de ce que « JE » dit. L’ouest dans toute sa beauté, sa dictature, son incapacité de comprendre que le reste finira par le bouffer et que la marge est la seule zone de liberté.

Et il ajoute ensuite un conte qui n’a de conte que le « Il était une fois… » mais dont la valeur est de raconter une histoire dans un passé inexistant, mythique, hors du temps et que cette histoire a commencé dans le passé mais une assertion qui attire tout de suite une référence au temps recommencé, un mystérieux désordre dans l’alpha et l’oméga comme si le temps ayant finalement atteint l’oméga de la fin pouvait recommencer à zéro. Il faut prendre l’univers ou Dieu pour des imbéciles.

Et cela mène naturellement à une prière. Notons que la première incantation à Maria, la seule incantation féminine est non mentionnée dans le texte du livret d’accompagnement. Après cette Maria unique, toutes les autres incantations s’adressent à onze personnages masculins puis Dieu en douzième larron, répété deux fois pour atteindre treize masculins j’imagine. Cette longue litanie en forme de prière est en allemand et c’est l’appel de douze personnes (Marie incluse) qui sont nommées et ensuite disent « Komm ! » (viens). Le treizième, Dieu, double, dit à son tour « Komm ! » deux fois.

On se demande alors de quoi nous parlons surtout que Christophe Tarkos nous emmène dans le parc de Montsouris, ou un autre, où nous nous retrouvons enfermés, dans le parc et dans le froid de l’hiver, ce qui nous fait immédiatement passer à l’évocation de la folie avec un rapport sur le jugement en cour de justice des fous au 19ème siècle. La forêt de ce parc mêle plusieurs essences : extraits de ce rapport, des séries de mots capitalisés évoquant d’abord la dictature de la hiérarchie formelle de la justice, puis la dictature de la fin d’un procès ne menant qu’à une condamnation et un enfermement, puis encore la dictature globale de cette justice qui ne mène du début à la fin qu’à l’enfermement, l’aliénation, la camisole de force et finalement le camp de concentration, qu’il soit politique, ethnique, raciste, psychiatrique ou autre.

Et pour enfoncer ce clou que la société, la maladie, la justice ne sont que des camisoles de force dans lesquelles nous devons nous calfeutrer et nous retirer, Pierre Jodlowski finalement égrène une comptine en anglais qui bétonne l’enfermement/

One : close your eyes

Two : give a smile

Three: sleep a while . . .

Four: ring the bells

Five: you are mine

Six: care to the witch. . .

Seven: spoons in to the moon

Eight: clocks open the box

Nine: tell him it’s mine. . .

Ten: clicks open your lips

Eleven: hands hide in the sand

Twelve: look at the elves.

Nous connaissons tous de telles comptines et berceuses et à quoi elles servent : faire dormir un bébé et ici nous endormons les malades mentaux — y a-t-il des gens qui ne le sont pas ? — dans leurs camisoles de force, dans leurs cellules et dans leurs camps de concentration.

Et la fin approche avec une dernière citation de Christophe Tarkos qui retourne l’extérieur sur l’intérieur, le cocon sur lui-même. Il n’y a alors plus d’évasion possible puisque la seule échappatoire est au centre du parc ouvrant sur l’intérieur de ce parc lui-même. Dormez, gens de mauvaise augure, dormez bien ferme et sagement dans les courroies qui vous empêchent de même simplement lever le bout du petit doigt

Un tas de mots vient alors avec le second haïku : « Cela se sait si tu sais ce que sont ces sons. » Et ce tas de mot est suivi d’une longue citation d’un chef indien, Chef Seattle, au moment de sa soumission au grand chef blanc de Washington et il prédit ainsi que les hommes rouges un jour auront disparu et alors « The White Man will never be alone. Let him be just and deal kindly with my people, for the dead are not powerless. Dead, did I say? There is no death, only a change of worlds.”

Et l’hiver gèle le temps et amène l’oméga final de la fin de ce monde : “L’hiver . . . va pouvoir survivre en battant le temps et étant fréquemment, avec une fréquence que l’on peut suivre ni trop rapide ni ultra rapide ni excessive ni frénétique ni tendue ni affolée, ni ambivalente, ni hystérique ni agitée ni symptomatique ni troublée ni cassée ni martelée ni fuyante ni vidée ni disparaissante. »

Que reste-t-il alors après cette logorrhée de l’hiver sinon le gel final, total, absolu du temps, la fin du monde et tous les hommes pris dans la camisole de force de cet hiver devenu éternel s’endormiront gentiment comme si de rien n’était.

One two buckle my shoe

Three, four, knock at the door

Five, six, pick up sticks

Seven, eight, lay them straight

Nine, ten, a big fat hen

Eleven, twelve, dig and delve

Thirteen, fourteen, maids a-courting

Fifteen, sixteen, maids in the kitchen

Seventeen, eighteen, maids in waiting

Nineteen, twenty, my plate’s empty.

Demandez-vous alors ce que dire veut dire et vous saurez que l’aire de ce dire n’est que le vent de brise hivernale qui gèle le monde dans un éparpillement entrecroisé.

C’est alors qu’on découvre vraiment la musique. C’est elle qui met en perspective l’impossible description de l’inaudible, du non-visible, de l’incohérent et de la soumission. Les voix chantantes sont très expressives car le plus souvent elles ne chantent que des sons, même pas des mots, encore moins des phrases. Elles créent un univers sonore vocal qui a la puissance évocatrice de l’inénarrable et inéchappable destin final apocalyptique pour folie, ou tout autre dérangement mental, sans compter la guerre, le mal, la cupidité, la perte du sens de l’autre. Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire mais ce sont les vaincus qui ont toujours le dernier mot devant l’histoire.

Nous devons bien comprendre que la musique électronique, électro-acoustique, concrète ou de simple noise est plus que toute autre musique régénérante pour notre fascination musicale. De tous temps l’harmonie, la rythmique, le tempo, et bien sûr les voix et les registres instrumentaux ont été notre mesmérisation musicale. Cette musique « moderne » qui suspend les tempos, les rythmes, les harmonies et tous les registres vocaux ou instrumentaux pour chercher des architectures jusque-là inconnues nous prend alors non plus à la reconnaissance mentale de ce que nous avons appris à aimer mais nous surprend à la tripe profonde qui gargouille et se noue à ces patterns, formes, Gestalten et autres figures qui ont toutes comme point commun de n’être ni régulières ni reconnaissables. Nous nous perdons avec plaisir si nous savons aimer le non normalisé occidental dans l’eau profonde de l’inconnu dans la marge de l’européocentrisme mentalement colonialiste. Il est sûr ici que cette musique colle comme un gant à son livret. L’opéra devient alors un œuvre mythique qui ouvre la porte à des inspirations mystiques autant que poétiques.

Dr. Jacques COULARDEAU

Written by

Dr Jacques COULARDEAU, PhD in Germanic Linguistics (University Lille III) and ESP Teaching (University Bordeaux II) has been teaching all types of ESP

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