Comment le tronc peut cacher la forêt

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JEAN-NOËL TRONC — ET SI ON RECOMMENÇAIT PAR LA CULTURE ? — 2019

SANS BRANCHES NI FEUILLES LE TRONC CACHE LA FORÊT

Dr. Jacques COULARDEAU

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Si vous avez compris cette mise au point linguistique vous avez aussi saisi un enjeu capital. Le Copyright a été inventé par Mary 1ère en 1557, puis confirmé par Elizabeth 1ère en 1560. L’objectif était la censure, des Protestants d’abord puis des Catholiques ensuite, et toujours des Juifs non-nommés car cela va de droit en Angleterre et en Europe en ce temps-là. Ce copyright était entre les mains de la Guilde des imprimeurs. Après toutes les péripéties des quatre rois Stuart et des Puritains qui instaurent tous un droit de censure au niveau de l’état, il faudra attendre la Révolution Glorieuse de 1688–89 pour que cette censure soit abolie et 1710 (n’en déplaise à M. Tronc qui a dit le 20 juin à l’Hôtel de Massa que ce fut en 1701, un simple lapsus linguae d’innumérisme, j’imagine) par le « Statute of Anne » (loi organique de la Reine Anne, parfois daté de 1711) et la propriété intellectuelle fut définie par la Chambre des Lords réunis en tribunal suprême pour juger du cas de Donaldson v Becket (1774). Le copyright est alors la propriété du seul auteur qui peut cependant, mais n’en a pas l’obligation, céder ce copyright à un producteur matériel pour une utilisation précise et une durée définie dans le contrat de cession. Cela ne concerne, selon les tribunaux, que les œuvres mises sur papier, donc imprimée. John Gay vécut très bien de la vente de la partition de ses opéras sous forme imprimée, par exemple « The Beggar’s Opera ». Le copyright est gelé par la décision de la Chambre des Lords de 1774. C’est bien pour cela que les USA en 1787–88 mirent en place dans leur constitution le copyright et les brevets comme un droit et une obligation constitutionnels qui ne peuvent être abrogés que par un amendement constitutionnel très difficile à rédiger puis à faire ratifier. La dernière décision de la Cour Suprême sur la question a accepté 70 ans au-delà de la mort de l’auteur comme une durée limitée acceptable pour la définition de la propriété intellectuelle et du copyright. Deux problèmes. D’abord le fait que dans tous les domaines ou presque de la propriété intellectuelle non imprimée c’est le producteur qui détient le copyright. Puis ensuite le fait que le droit moral, les droits moraux de l’auteur ne sont pas spécifiés et que la couverture de ces droits moraux est incluse dans le « fair use » qui se doit d’être négocié secteur par secteur d’utilisateurs avec les auteurs concernés ou leurs représentants. Tout cela est absent de l’approche de Jean-Noël Tronc. En Europe nous sommes alignés sur l’OMPI (organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, ou Convention de Berne) qui lorsque les USA ont voulu intégrer le « fair use » dans une récente mise à jour de cette convention le siècle dernier, l’assemblée des représentants des divers pays membres refusa le terme et définit un certain nombre d’article à intégrer dans la liste des droits des auteurs, et ces addenda définissent les droits moraux. Les pays européens ont mis à jour leur législation en conformité avec cette nouvelle Convention de Berne et l’un des derniers à avoir passé une loi dans ce sens est la Russie en 2013. Tout cela est absent de l’approche de Jean-Noël Tronc qui peut ainsi déclarer qu’en Europe tous les pays sauf deux ou trois sont des pays de droit d’auteur et non de copyright. Ceci est historiquement faux. C’est dans la loi une évolution récente qui a inséré les droits moraux, mais le droit d’auteur (généralement avec deux singulier en français) en France est quasi-unique, ce qui explique que la création mondiale de « Lulu » par Boulez-Chéreau à l’Opéra de Paris (1979) n’est pas sur le marché de la vidéo du fait de blocage au niveau de ceux qui ne sont pas derrière l’enregistrement sonore disponible chez Deutsche Grammophon.

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Ces deux choses une fois dite, je peux entrer dans la matière du livre.

La culture et la musique ne sont pas des exceptions. Dès le titre nous savons cela. Bien que je sois contre le concept de « recommencer » (c’est une de ces réparties courantes dans certains films ou séries d’Hollywood), la culture et la musique, pas plus d’ailleurs que le numérique (page 171) ne sont des exceptions. Ce fut une erreur des Français reprise par Jacques Chirac, la francophonie et Lionel Jospin, et d’autres d’exclure la culture, s’entend la propriété intellectuelle, de toute négociations commerciales, avec les USA ou le Canada particulièrement, donc transatlantique. Si nous devions recommencer nous devrions poser la culture, la musique, le numérique, la propriété intellectuelle comme la base même de toutes négociations commerciales de quelque ampleur que ce soit et avec qui que ce soit. M. Tronc ne va pas aussi loin, mais il suggère cependant que l’on place la culture au centre de nos préoccupations. Et j’insiste, nous devons parler de la propriété intellectuelle, ce qui plongerait M. Tronc dans un abîme car l’Europe vient de décider que toute la propriété intellectuelle qui relève de la recherche scientifique doit être en open access gratuit si possible (et l’Europe insiste sur cela) dans le but de stimuler la recherche. Il est bien sûr que cela ne concerne pas la recherche dans les entreprises (brevets aux entreprises) dans des champs entiers comme la pharmacie, le médical et bien d’autres comme l’énergie nucléaire, et bien sûr le militaire. C’est donc en définitive la recherche scientifique non couverte par ces énormes parapluies industriels qui est en open access gratuit (si possible) alors que tout le reste est tout au plus, et pas toujours, en open innovation dûment définie sous licence. C’est peut-être le seul point sur lequel Trump n’a pas entièrement tort. La propriété intellectuelle est l’enjeu des cinquante ans (peut-être moins) qui viennent et une guerre est possible pour permettre aux perdants (ceux qui sont en train d’accumuler les retards, les USA en premier) de détruire militairement les avancées des autres. Et on utilisera la guerre commerciale si l’autre n’est pas possible et si les drones sont abattus ou les missiles hackés et détournés (voir la Syrie et plus récemment l’Iran).

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Malgré cette saisie restrictive de la culture que Jean-Noël Tronc utilise, il a raison sur un point fondamental. « La culture à la pointe du numérique. » C’est tellement un fait que plus personne n’ose en douter. Sait-on que la grande majorité des câbles de haute sécurité de toutes nos salles de spectacles, de production ou autres vient d’une seule entreprise française, Omerin, premier mondial dans le domaine, dont la Fondation est en train de construire dans le Forez, à la sortie d’Ambert sur la route de Saint Etienne un centre culturel de spectacle et de recherche qui n’aura en qualité que très peu d’équivalents ? Mais sait-on aussi que dans tous nos équipements de haute technicité une bonne partie du câblage, blindé bien sûr, est de la même origine, Omerin, Premier européen dans le domaine. On me dira que le câblage de mon frigo est du même producteur que le câblage de mon équipement informatique. Et oui ! Mais il n’empêche aujourd’hui que le câble hi-tech blindé est le cœur même de tous nos équipements et en premier lieu de nos équipements artistiques et culturels. Les cultureux français et européens utilisent et même surutilisent la haute technicité et sont les premiers à utiliser l’intelligence artificielle dont pas un seule esprit ne censurerait la critique contre les dangers de celle-ci, mais quant à les utiliser c’est monnaie courante.

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C’est dans cette perspective que Jean-Noël Tronc rencontre ce qu’il appelle les GAFA. Nous sommes en retard en Europe. La dernière version de cet anagramme est G-MAFIA pour Google-Microsoft-Amazon-Facebook-IBM-Apple. L’Europe, et en Europe la France, sont en avance sur les USA pour imposer des rattrapages d’impôts à ces entreprises qui ont utilisé leur position dominante et des pratiques inégales au niveau des impôts d’entreprise en Europe même pour ne pas payer une juste proportion de leur profits en impôts nationaux et européens. Mais nous sommes en retard sur les USA qui viennent de lancer une attaque contre Google te Facebook, liste non fermée, au nom de leurs pratiques monopolistiques dans leurs domaines et leur gestion quotidienne. C’est là que Jean-Noël Tronc manque de référencer à la fin du 20ème siècle, la toute fin, quand à la demande des Chinois, avec le soutien du Japon et de la Corée du Sud, et bien sûr Taïwan, l’Europe convoqua une conférence internationale pour voir si un standard unique pour toute la téléphonie mondiale, Apple faisant bande à part comme les USA, qui avec les licences G3 dans le viseur, pouvait être imaginé qui soit à la fois compatible partout mais surtout ouvert pour permettre tout développement ultérieur. C’est dans ce creuset qu’Androïd est né sous forme de concept. La réponse fut positive avec Nokia fortement engagé (et disparu depuis) et France Télécom fortement hostile aux téléphones mobiles, défendant leur projet entièrement fondé sur la téléphonie fixe. Lionel Jospin après la conférence privatisa France Télécom avec le défi de survivre dans le monde émergeant du mobile. Ils le purent en changeant de braquet, en achetant Orange en Angleterre et en devenant l’un des opérateurs les plus importants en téléphonie mobile. Une vague allusion le 20 juin à l’Hôtel de Massa qui a pour simple effet de dissimuler la colère que l’on m’a décrite comme glaciale de Jospin devant la manœuvre de France Télécom qui aurait pu faire capoter l’opération dont l’enjeu était le marché chinois.

Mais plus encore, il ne semble pas savoir ce qui est arrivé sous Clinton concernant l’Internet, et les « discussions » de Genève au niveau de l’Union Internationale des Télécommunications. En 2003–2004, dans le cadre de la préparation de la conférence de l’ONU sur le « digital divide » au niveau mondial, j’ai été l’interprète d’un universitaire sénégalais dans une réunion internationale qui mettait face à face les gestionnaires américains de l’Internet (ICANN, Internet Corporation for Assigned Names and Numbers, instauré par Clinton sous le contrôle d’u Ministère du Commerce américain) et les Chinois représentés par Mme Hu, universitaire de Pékin et responsable de l’Internet en Chine. Elle demandait par l’intermédiaire de deux assistantes particulièrement bien informées et dynamiques (et parfaitement au moins bilingues), une modification de la gouvernance de l’Internet qui soit multipolaire ou au moins multinationale. L’arrogance du refus de l’ICANN était phénoménale. Ce que Jean-Noël Tronc ignore c’est qu’en 1999–2000 j’ai formé une des étudiantes en recherche de Madame Hu venu sur ses propres moyens à Paris pour suivre le DESS de propriété intellectuelle, mastère pro selon les termes d’aujourd’hui qui, seul au monde, ou quasiment, à l’Université de Paris II Assas Panthéon forme ses étudiants au copyright, au droit d’auteur et à la gestion des brevets, patentes et diverses formes de propriété intellectuelle. Dès cette époque nous pouvions sentir que la Chine voulait devenir un maître dans le domaine, tant au niveau technique et scientifique qu’au niveau économique. L’aventure Huawei de Trump n’est qu’un soubresaut du perdant et une contraction d’accouchement de celui qui va gagner. Tout comme l’annonce aujourd’hui même (25 juin 2019) de la réintégration des Russes dans le Conseil de l’Europe, Huawei avec son accord avec les Russes va pouvoir finaliser sous six mois ou au plus un an la technologie Androïd nécessaire à son émergence mondiale, et comme Google l’a signifié à Trump, s’il y a danger ce sera bien alors car les Chinois pourront aisément hacker les systèmes Androïd de l’ouest, tout en ayant mis en place une protection forte des systèmes Androïd chinois. Notons que jusqu’à présent cette protection n’existe pas au niveau des systèmes Androïd occidentaux, ou elle est largement insuffisante. Ce sont de telles questions, de tels enjeux que Jean-Noël Tronc brandit mais sans aller jusqu’au fond. D’ici un an un compromis sera trouvé pour l’Ukraine avec le nouveau président, les USA auront été forcés de rester l’arme au pied ou de négocier en Iran, les USA auront été forcé d’accepter une procédure pas à pas en Corée, et les USA auront été forcé de mettre de l’eau dans le sang versé par l’Arabie Saoudite dans quelques endroits, le plus souvent avec des armes américaines et occidentales. Sans compter la défaite de BIBI qui se profile à l’horizon en Israël.

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Si bien que ce que Jean-Noël Tronc appelle le « consumérisme » et l’idéologie libertarienne » (un américanisme qui cache la réalité de ce que c’est : les Zauzau, les Zaza et les Zinzin parisiens, les Autonomes, les Anarchistes et les Indépendants qui depuis leur seule victoire de 2006 contre le CPE sur la base de la victoire référendaire de l’alliance des deux extrêmes, droite et gauche, avec une frange de socialistes menés par Laurent Fabius de 2005, ont perturbé tous les trois semestres Tolbiac et quelques autres universités jusqu’à très récemment avec la chute de l’UNEF électoralement et dans une décomposition entre les purs et durs, sous la direction de personnes pas claires du tout sur les objectifs français, ou même européen,, Erasmus oblige, de la formation qu’ils devraient exiger. En d’autres termes ici Jean-Noël Tronc navigue à la godille entre une gauche décomposée (à tous les sens du terme, y compris celui qui produit du méthane), une droite conservatrice décontenancée par un échec pourtant prévisible et un recul limité mais net du Rassemblement National. Que reste-t-il à quelqu’un qui avant la SACEM a fait tant de cabinets ministériels et premiers ministériels ? Se recycler sur Macron ou La République en Marche (LaREM) ? On sent nettement dans son discours la volonté d’apparaître moderniste et haut-techniciste, mais il manque, concernant le droit d’auteur (n’oublions pas « authors’ Rights » en anglais) une claire définition et appréhension à la fois de la liberté d’expression et de création, de la haute technicité qui transforme ces métiers artistiques ou simplement intellectuels (les œuvres de l’esprit comme on disait autrefois), et de l’économie de masse des Industries Culturelles et de Création accusant le consumérisme de mettre en péril la culture. Absurde. La culture et les cultureux sont tous engagés dans une lutte pour la survie, non pas en dénonçant le consumérisme qu’ils pratiquent tous les jours dans les halles marchandes mais en explorant les possibilités nouvelles de création et de diffusion-distribution de leurs œuvres de l’esprit, de leur création en comprenant que l’artiste aujourd’hui est le maître de son rayonnement. Qu’il se regroupe avec d’autres ou pas, c’est son travail de rayonnement, démarchage, diffusion, distribution qui lui amène le revenu qu’il veut avoir.

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Certains vont me dire que l’artiste devient un marchand d’un temple toujours plus explosé et massif avec toujours plus de changeurs de monnaie à l’entrée. Mais ce qui est vrai du temps de Jésus risque fort d’être vrai aujourd’hui car depuis qu’Homo Sapiens, et avant lui Homo Erectus, ont émergé de la forêt pour prendre la savane, il a fallu qu’ils apprennent à courir pour échapper aux lions et pour épuiser les gazelles et antilopes qui seront leur repas ce soir. L’économie de marché a commencé là : le bon chasseur qui pouvait espérer avoir la belle dame de la tribu devait faire preuve d’efficacité économique pour nourrir sa tribu, et donc d’être un bon chasseur pendant que les femmes élevaient les enfants, faisaient un peu de cueillette et peignaient les grottes et cavernes où Homo Sapiens passaient quelques temps de jour ou de nuit pour survivre aux intempéries. Je dirais que l’art cynégétique était l’art de la survie matérielle et physique, le domaine de l’homme, tandis que l’art spirituel était l’art de la survie mentale et des projets d’avenir, le domaine de la femme principalement Un homme ou une femme qui ne sait pas naviguer, même à la godille comme Jean-Noël Tronc, dans notre société de consommation, consumérisme et libertariennarisme (admirez mon américanisme développé) obligatoires, incontournables, inaliénables, risque fort d’être aliéné d’une façon ou d’une autre.

Il y aurait bien plus de choses à dire sur ce livre, mais disons que cela devrait suffire — pour le moment.

Dr. Jacques COULARDEAU

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Dr Jacques COULARDEAU, PhD in Germanic Linguistics (University Lille III) and ESP Teaching (University Bordeaux II) has been teaching all types of ESP

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